Certaines histoires finissent par “ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants”. D’autres finissent sans jardin à balancelle.
Celle-ci fait partie de cette catégorie.
Je vais vous raconter la longue histoire de l’égo digital, vous livrer des recettes de sevrage et vous raconter pourquoi la lecture d’un si long billet a du sens.
Mais pour cela il faut revenir quelques années en arrières, bien avant ce unfollow massif –note : sur Twitter, on reçoit les activités des gens que l’on suit. Pour cesser de les recevoir, il suffit de se désabonner. L’action d’arrêter de suivre plusieurs (beaucoup) personnes porte le nom “d’unfollow massif”.
Comment en suis-je arrivé là ?
Pourtant, tout livre traitant de bonnes conduites dignes de ce nom vous le dira :
1. on ne met pas les coudes sur la table,
2. on dit bonjour,
3. on arrive à l’heure,
4. on ne fait pas de mass unfollow, bordel.
Sans compter que ça énerve Twitter. Et personne ne veut voir Twitter énervé, sauf à vouloir tuer des cochons, ce qui serait un comble en cette période de viande halal généralisée.

Alors pourquoi aller à la rencontre des bonnes conduites et défier ainsi l’aigle bleu (Oui, je sais, ce n’est pas un aigle, c’est un clin d’oeil pour le lectorat de plus de 25 ans) ?
Il va falloir remonter aux origines, lorsque les gens portaient des peaux de bêtes, qu’on se déplaçait à dos de mamouths, bref, à la jeunesse de Twitter.
L’âge d’or
Hésiode l’a très bien formulé dans Les Travaux et les Jours, au VIIIème siècle avant Jésus-Christ :
Quand les hommes et les dieux furent nés ensemble, d’abord les célestes habitants de l’Olympe créèrent l’âge d’or pour les mortels doués de la parole. Sous le règne de Saturne qui commandait dans le ciel, les mortels vivaient comme les dieux, ils étaient libres d’inquiétudes, de travaux et de souffrances ; la cruelle vieillesse ne les affligeait point ; leurs pieds et leurs mains conservaient sans cesse la même vigueur, et loin de tous les maux, ils se réjouissaient au milieu des festins, riches en fruits délicieux et chers aux bienheureux Immortels. Ils mouraient comme enchaînés par un doux sommeil. Tous les biens naissaient autour d’eux. La terre fertile produisait d’elle-même d’abondants trésors ; libres et paisibles, ils partageaient leurs richesses avec une foule de vertueux amis. Ils pouvaient Twitter le coeur léger, heureux.
Cette époque remonte dans mon cas à l’année 2009. Je redécouvrais fraîchement Twitter, dans l’excitation classique des premiers pas avec un gadget au potentiel énorme.
En fait, j’avais croisé Twitter en 2008 et, comme beaucoup, je ne voyais pas de réel intérêt. J’avais regardé l’ensemble, ça paraissait simple et marrant, mais il n’y avait pas grand monde, personne à qui parler, pas de contenu innovant.
Parler dans le vide, envoyer son SMS comme une bouteille dans l’océan, ça ne me paraissait pas très tentant.
Twitter ça ne marcherait jamais.
Alors je tournais la page, d’un ctrl+F4 fataliste (oui, je n’avais pas succombé à la dictature Apple en cette douce époque).
En 2009, tout avait changé. Les foules s’étaient appropriées l’outil. Nous pouvions suivre quelques icônes du journalisme, de la photo, de la communication digitale et même Nicolas Sarkozy. Ah non, il faudra attendre 3 ans, un grand frère Noir dans une Maison Blanche et une élection mal démarrée pour voir l’arrivée de ce dernier.
Qu’importe, j’étais devenu un twittos. La classe quoi. Je gazouillais chez moi, je gazouillais sur les trajets, je gazouillais même au boulot. Parfois trop au boulot d’ailleurs, mais j’étais apprenti, ça ne compte pas.
Cet âge d’emballement, on l’a tous connu (si vous n’êtes pas sur Twitter, fermez les yeux et imaginez, ça revient au même).
On a tous été chamboulé par la réponse d’une icone, tout fier d’être follow back par une star (en feignant de ne pas remarquer les 50 000 autres privilégiés).
Mais surtout, on veut profiter du repas jusqu’à la dernière bouchée. Et avoir du rab si possible. Et le repas sur Twitter, c’est l’échange, c’est avoir un compte qui bouge.
L’échange, c’est le mot langue de bois pour désigner les RT sauvages, les @ sur le dernier LOLCat et surtout.. les followers.
On se lance alors dans de grandes envolées lyriques, les jeux de mots, les livetweets d’émissions les plus passionnantes les unes que les autres, les tweet-clashs, les tweet-pics, les mêmes, les #FF, les follows à foison…
Et on se réjouit sans vergogne de sa croissance digne des meilleures startups (ou de leur prestataire chinois).
A force de tweeter, de checker les mentions, de traquer la dernière info pertinente, marrante ou sexy, on devient un peu accro.
Un peu comme un ado avec un gobelet en plastique dans les mains. On cherche à remplir. Qu’importe, on se dit que c’est plutôt sympa, qu’on est toujours au jus avant tout le monde, qu’on fait plein de rencontres cool.
On kiff grave la vibe (les puristes écriront “vaïbe”).
Et là c’est le drame
Un beau jour de printemps, on se rend compte qu’un truc a changé. Le portable reste dans la poche sur le trajet. On vire ses notifications.
Bref, la flamme s’est éteinte. Sans raison apparente.
On tente le massage cardiaque sur écran tactile mais rien à faire.
On scrute son feed (l’endroit où défilent les tweets des gens que l’on suit) et rien ne nous parle. Un sentiment de déjà vu, des actus qui ne nous intéressent pas, beaucoup de débats politisés pas bien intéressant, des “Révolutions” Facebook et Apple. La routine.
Le mail récapitulatif de la croisance quotidienne nous laisse indifférent.
Solde de +2 followers, et puis..
Pourquoi ce désintérêt soudain ?
J’avais plus de 1000 éléments de retards sur mon lecteur de flux RSS.
Pas le temps de me poser la question.

La prise de conscience
Nous étions mi-mars. C’était le 13 précisément. Je ramassais un peu de temps et d’énergie et faisait une pause, dans cet univers digital en perpétuel mouvement.
Pas de Facebook, pas de Twitter, pas de Gmail, pas même de Chrome, ni d’Internet Explorer (bizarre, me passer de ce dernier n’a jamais été un grand problème).
Et de me poser cette question ô combien implicante, quasi métaphysique :
Pourquoi diantre n’ai-je plus cet
appétitappétence pour l’oiseau bleu ?
(Willy Braun, le 13 mars, appartement mal rangé)
Jusqu’alors, je vivais l’article comme je vous l’ai retranscrit.
Il me fallait reconsidérer l’histoire.
Certaines histoires finissent par “ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants”. D’autres finissent… Je rigole, je ne vous la refais pas.
Je tentais simplement de trouver le point de rupture entre la flamme passionnée du début et le naufrage de cette vieillesse.
Lassitude ou prise de conscience ?
L’égo digital
Les fidèles lecteurs connaîtront notre goût pour les clins d’oeil à Ludwig Wittgenstein.
Bizarrement, nous sommes absolument obligés de le convoquer ici.
Wittgenstein, à propos de Twitter et de cette histoire en particulier :
Supposons (…) que le jeu soit tel que celui qui commence puisse toujours gagner par un simple coup determiné. Mais cela n’a pas eu lieu ; — c’est donc un jeu. Maintenant quelqu’un attire notre attention sur ce fait ; — et ce n’est plus un jeu.
Quelle formulation puis-je donner à cela pur que ce soit clair pour moi ? Car je veux dire ” et ce n’est plus un jeu” et non : “et maintenant nous voyons que ce n’était pas un jeu”.
Ce qui signifie : l’autre personne n’a pas attiré notre attention sur quoi que ce soit ; il nous a appris un nouveau jeu a la place du notre.
Mais comment le nouveau jeu peut-il rendre caduc l’ancien ?
Nous voyons maintenant quelque chose d’autre et ne pouvons plus continuer naïvement a jouer.
D’une part , le jeu était fait de nos actions (notre jeu) sur la table ; ces actions je pourrais les accomplir maintenant autant qu’auparavant. Mais d’autre part, il était essentiel pour le jeu que j’essaie aveuglement de gagner ; et maintenant je ne peux plus faire ça.
(Wittgenstein, Remarques sur les fondements des mathématiques)
Je croyais prendre part à une immense fête ; en réalité, ce n’était qu’un vaste jeu mondain. J’avais saisi la règle léonine de l’égo. Twitter n’était plus le même.
Twitter, n’était plus un outil pour échanger. Twitter était devenu la consécration du personal branding (et de tout le mal que j’en pense) : le média personnel.
Twitter n’était plus “Que se passe-t-il” (What’s happening) mais “Ecoutez moi et répandez ma bonne parole”.
Moi qui croyait initiallement que Twitter montrait les limites de l’algorithme dans la discussion humaine.
Certes, le Social volait la place au Search, mais pas forcément pour les bonnes raisons. La relation importait plus que le contenu, ce qui n’est pas un mal tant que celui-ci conserve sa densité. Mais justement, le message se vidait progressivement, ce qui implique non pas simplement une supérficialité mais une réelle stérilisation de la relation.
Lorsque tout se réduit à quémander de l’attention, c’est qu’il y a un problème d’égo.
Et l’égo est un voile dont on se drape progressivement, jusqu’à s’aveugler dans un fatras d’agitation. Mais avant de considérer les problèmes de boulémies, penchons nous sur les symptomes pour bien réaliser de quoi nous parlons.
Lorsque l’on suit pour être suivi en retour (espoir), que l’on exige cette mutualité pour suivre (quelque soit le moment, au début ou pas) : EGO.
Lorsqu’on post un message dans l’espoir d’être retweeté : EGO.
Lorsque l’on poste un message sans le lire, pour remplir son flux, pour montrer que l’on est actif, parce qu’on pense que ça plaira : EGO.
Lorsque l’on suit scrupuleusement le nombre de ses followers : EGO.
Lorsque l’on compare le nombre de ses followers : EGO.
Lorsque l’on calcul son ratio following/followers : EGO.
Lorsqu’on compare des ratios : EGO.
Lorsque l’on traque les classements (Klout en première ligne) : EGO.
Entre nous, à quoi ça sert d’être suivi lorsque l’on suit ?
La non mutualité ne nous prive pas du contenu diffusé par l’apparent ingrat et ne nous empêche pas de discuter grâce aux @. Pour un DM on peut toujours s’arranger. Alors pourquoi ?
Entre nous, quand un message est retweeté à foison et que vous en retirez de la satisfaction, c’est vraiment pour le simple plaisir de diffuser une information en particulier (je mets à part la diffusion de son propre billet, car ce n’est bien souvent qu’une translation de l’égo) ?
Idem pour l’espoir d’être retweeté, parle-on juste de propagation d’idées ?
On se moque souvent de ces entreprises qui débarquent avec leurs gros sabots publicitaires et leurs messages corporate rébarbatifs, mais finalement n’y a-t-il pas une symétrie intéressante pour le particulier ?
Twitter est devenu un culte de l’égo ; l’apothéose de la mendicité des regards ; une simple agrégation des “Moi”, de l’entreprise sans aucun doute, mais de tout un chacun également. Et les aficionados de Facebook ne devraient pas se sentir trop vite exempts.
Et nous avons tous plus ou moins sombré, plus ou moins malgré nous.
Heureusement rien n’est trop tard.
La purge rédemprice
La purge rédemptrice. C’était la seule solution.
Devant nous une liste boursouflée, malade, dans nos mains, l’arme du mass unfollow.
À un clic du coup de feu, les derniers soubresauts de l’habitude me firent hésiter, “et si je perdais tous mes followers ?” et l’arme de la rationnalisation de l’aider “et si ce n’était qu’une petite carrence de sommeil qui déforme la situation ?”.
Qu’importe, il fallait amputer pour garantir la santé de l’organisme. Alors j’appuyais.
Pas de désertion massive, rien qu’un sentiment de légèreté, comme après les confessions d’antan.
Mais surtout, ce qui importait, c’était le retour du sang purifié. Le canal diffusait à nouveau du contenu pertinent. Non pas du meilleur contenu dans l’absolu, mais du contenu qui m’importait moi, du contenu en affinité avec mes questionnements, mes goûts, mes envies, privé du bruit d’antan.
La pesanteur des normes
Bien sûr le mass unfollow n’est pas des plus élégants ; il créé beaucoup de frustration et un sens de culpabilité. Un peu comme si vous désertiez d’une armée injuste. Vous savez que vous le faites pour de bonnes raisons, mais vous avez l’impression de laisser derrière vous vos camarades.
Seulement, si on prend un moment pour se retourner, on se rend compte que lorsque l’on dévalait la pente au sein de la mêlée, nos oeillères nous empêchaient de voir, nous voulions simplement être unique.
Une histoire des plus communes
Quantité = agitation = sentiment de dynamisme, de partage, de vie.
Mais non, lorsque l’on RT sans lire, lorsque l’on RT des chiffres que l’on oublie aussitôt cela n’est pas du partage sensé.
On parle beaucoup de gamification, sûrement trop d’ailleurs. Mais les réseaux sociaux vont plus loin. Je décrivais dans mon dernier article sur Pinterest, 3 effets pervers des réseaux sociaux : le toujours plus, la vernisation de l’identité et le couple populisme-recours au trivial. J’avais oublié de parlé du sous-jacent fondamental, l’égo.
Ceux qui sont à l’extérieur aboient des condamnations insensés de “refuge dans le virtuel”, de “pure perte de temps” ou de “compulsions geeks” (pour les plus rafinés).
Ils se trompent.
Au contraire, les réseaux sociaux, c’est la réplication d’une dynamique bien classique, bien réelle, la fuite en avant dans la volonté de puissance.
Je serais curieux de connaître la part des consultations de photos dans le trafic total de Facebook.
Idem sur Twitter pour la consultation de la page “@Connect”, cette page qu’on pourrait aussi appeler @MoiMoiMoi.
Je crois que le message sur l’égo est clair. Ce n’est pas une condamnation, c’est plutôt une invitation à se poser la question honnêtement : quand est-ce que mes désirs d’être aimé prennent le pas sur l’échange et l’utilisation sensé, celle qui me fait grandir, non celle qui me permet de me sentir plus grand.
Et ils eurent beaucoup d’enfants ?
Non, toujours pas. De cette prise de conscience, j’ai distingué quelques pistes pour une utilisation plus sensée, ou du moins, qui me ressemblait plus, lorsque mon égo avait pris un peu de recul.
Peut-être que cela vous parlera aussi.
1. Eviter la boulémie informationnelle
Je ne peux pas vraiment prétendre que l’un et l’autre sont strictement liés.
Ce que je constate simplement, c’est que cette escalade de l’égo était accompagnée par d’une escalade de la quantité d’information. L’engrenage est peut-être simplement parallèle. Qu’importe.
Lorsque j’ai pris conscience que je consommais énormément sans réelle raison, sinon pour créer du mouvement et me sentir au coeur de l’action, j’ai compris son corollaire.
Si je voulais m’éloignais de l’égo, il me fallait m’écarter de cette course.
2. L’exit comme retour
A cette fin, il me fallait revenir vers mon essentiel.
Le plus direct était simple : faire le tri dans mon courrier (je me suis désabonné d’une vingtaine de newsletters), repartir de 0 ou presque dans mes followings sur Twitter, changer les réglages de Facebook, supprimer les notifications sur mon mobile.
Mais ce n’était pas forcément le plus habile.
Car pour se recentrer, il faut savoir où est le centre.
3. La sagesse de la restriction : une recherche de la pertinence
Je me suis donc mis à me demander ce qui me motivait, ces lectures qui vous font sourire malgré vous, qui vous donnent cette petite étincelle qui vous donne envie de démarrer de nouvelles choses, ces intuitions nouvelles qui vous font considérer le monde différement.
J’ai d’abord succombé à l’injonction du sens commun et de la linéarité. Je me posais des questions instrumentales (ce qui me servira pour mon métier présent, pour mon métier futur), je restais enfermé dans la dérive de la performance.
Ce n’était pas la vie telle que je la chérissais. Cette vie n’était pas faite d’objectifs, de prédictions, de sueurs dociles.
Les anglosaxons disent souvent qu’une startup qui marche permet de gagner du temps ou d’en perdre. Il me fallait bien supprimer ce qui me servait à en perdre, “à tuer le temps” –cette expression n’est-elle pas remarqualement stupide dans une vie où la ressource vraiment précieuse et fondamentale est le temps ?
Néanmoins, je pouvais supprimer ces aspects, j’étais bloqué au mur des intérêts pluriels. Je sais que certains (des scientifiques souvent) peuvent consacrer leur vie sur une toute infime partie de la connaissance pour la maîtriser à fonds et découvrir des incrémentations légères (mais ô combien importantes).
Je ne suis pas de ceux là, j’aime m’entourer d’un essaim bourdonnant d’idées diverses.
La solution n’était pas dans la restriction telle que je l’avais tout d’abord pensé.
La pertinence n’est pas (toujours) une restriction de champs.
4. Moins de plus
Ce qui me fallait était pourtant simple.
Je m’étais disperçé par égo ; j’avais supprimé les thèmes insensés.
Il me restait à retrouver les contenus de qualité. Ce qui ont un message à faire passer, qui ne sont pas simplement une compilation facile (mais courte !) d’infos venues de l’autre côté de l’atlantique ou une info sèche que l’on lit et que l’on oublie quelques heures plus tard.
Et l’efficacité implique bien souvent de choisir soigneuseuement les sources de sa veille.
C’est vrai pour les publications et les éditeurs de contenus plus généralement.
Lorsque j’achète Books ou CLEF, je sais que je ne serai pas vraiment le même après la lecture.
Lorsque qu’un titre du New York Times m’interpelle, je suis rarement déçu d’avoir pris le temps de le lire.
C’est vrai pour les auteurs.
Lorsque je lis un Watzlawick, je sais que ma vie ne sera pas tout à fait la même après.
Lorsque je lis un Saint-Exupery, je sais que je vais vibrer et que mes envies vont fluctuer.
Lorsque je lis Sen, je sais que ma compréhension de la justice et de la pauvreté ne sera pas la même.
C’est vrai pour les curators.
Un bon titre relayé par Maria Popova n’est jamais vraiment risqué.
Un article plein de promesse diffusé par Chris Anderson ne m’a rarement déçu.
Il me fallait donc choisir avec plus d’attention, et ne pas avoir peur de passer plus de temps par contenu. Une heure sur 3 bons articles vous apprend beaucoup plus qu’une heure sur 15 articles plus légers.
Avant de cloturer cet article (qui prend des allures de dictionnaire), je souhaiterais rappeler toute la valeur des 1% d’internautes qui créent du contenu sur la toile.
L’importance des content providers
Pour mettre fin à ce cercle de l’égo et suivre le chemin de la sage restriction, il nous est nécessaire de pouvoir bénéficier de contenus fouillés, pertinents, qualitatifs.
Ce contenu, qui nous fait grandir, repose sur l’engagement de journalistes, d’écrivains, de réalisateurs […] et de blogueurs. Cette nouvelle génération d’artisans profite de l’opportunité incroyable offerte par l’essor d’Internet. L’information n’a jamais pu circuler aussi librement ; la connaissance peut se transmettre comme jamais elle n’a pu se transmettre, offrant un pont inédit entre les générations, les nations, les ethnies, les genres, les groupes sociaux…
Beaucoup de blogueurs vendent des méthodes pour gagner rapidement beaucoup d’argent en construisant en quelques heures son blog. À mon sens, c’est un mépris incroyable des possibilités et du sens qu’il est possible d’acquérir, de diffuser et de partager. Restreindre ces posibilités à de simples rentes financières seraient un manque incroyable d’imagination et une triste vision de la vie.
Aujourd’hui, nous avons tous, dans un certain sens, la possibilité de faire entendre sa voix, de mettre en avant une idée, et d’influencer le cours des choses.
L’édition de contenu est une nouvelle forme de participation démocratique qui vous est offerte. Les contraintes techniques ne sont plus un réel obstacle (wordpress facilite grandement les choses et il existe toujours des plateformes d’une simplicité incroyable, over-blog, blogger ou tumblr parmi tant d’autres). Les contraintes temporelles sont souvent surestimées, vous pouvez toujours contribuer quitte à proposer un billet à votre blog favoris. Et n’oubliez pas, un travail documenté, écrit avec les tripes, pas forcément court, sera toujours plus appréciable que quelques lignes “buzzys” ou quelques traductions rapides d’innovations discutables outre-atlanique.
La valeur des bons curators
Mais également, je crois qu’il ne faut pas simplement honorer les auteurs. Il faut reconsidérer le rôle du curator. Toute notre éducation nous voue à nous méfier de la curation (la mise en avant des contenus les plus pertinents à nos yeux). Nous avons toujours été incités à “ne pas seulement recopier un texte”, mais à s’en servir pour charpenter un nouvel éclairage. Dans notre ère d’abondance informationnelle, c’est particulièrement faux. Ceux qui vous aident à trouver les meilleurs sources, les meilleurs articles crééent, même sans le commenter, une valeur indubitable.
J’ai rencontré beaucoup de twittos un peu gênés dans des soirées de blogueurs de ne pas produire du contenu et d’oublier tout l’intérêt de ce qu’ils font lorsqu’ils nous remettent devant les yeux des textes oubliés, des articles qui n’ont pas reçu l’attention qu’ils méritaient.
What is Curation? from Percolate on Vimeo.
Si vous n’aimez pas écrire, vous pouvez toujours trier le contenu. Vous pouvez utiliser des outils de blogging (type tumblr), des outils adhoc pour la curation (type scoop.it) ou même simplement partager vos lectures sur Twitter, Facebook ou Google+ (et pourquoi pas Pinterest, soyons fous).
Et lorsque vous le faites, n’hésitez pas à ne mettre de côté ce qui est anecdotique et de redorer le blason de l’investigation, du témoignage documenté, du résumé fouillé.
En bref : l’égo, la restriction, la création de valeur
L’échappatoire face à l’égo, la restriction, la création de contenu de qualité… tout cela me fait penser à TED.
Mais l’idée n’est pas du tout de vous dire que TED soit la panacée, encore moins la voie unique. Simplement, il existe des liens forts entre notre propos et les critiques que l’on voit poindre un peu partout sur la toile en ce moment.
Les critiques de TED rassemblent deux arguments principaux :
a — l’essouflement des TEDx,
b — la critique du format.
Sur le point a, il y aurait beaucoup à dire. Il faudrait déjà savoir comment on juge la qualité d’un évènement TEDx.
On déclare avec emphases que les personnes extraordinaires ne sont pas banales, qu’un modèle de franchise qui multiplie les évènements est ainsi voué à l’échec.
Je me souviens mettre dit une fois, après avoir regardé deux talks, que le premier était bien meilleur que le second. J’avais été comme happé par les jeux de voix, les silences, les images, les jeux de mots.. Pourtant, un peu plus tard, en me remémorant le contenu du second talk, je réalisais que ses aventures étaient inouïes et que ses enseignements étaient d’une sagesse incroyable. Il n’existe aucune corrélation entre la richesse d’un contenu et la maitrîse oratoire. Le mythe qui associe les deux nous fait voir de mauvais talks lorsqu’ils sont parfois d’une grande qualité.
Le fond mérite souvent l’attention que la forme tend à confisquer.
La recette TED, c’est bien sûr de coupler les deux. Et oui, il n’est pas évident de trouver de nombreuses histoires extraordinaires racontées avec un talent narratif extraordinaire.
Finalement, sur cet aspect, je ne retiendrais qu’une chose qui intéresse notre propos.
Internet offre une opportunité sans précédent de diffuser des histoires extraordinaires racontées avec talents extraordinaires. Les hypertextes permettent à tous de partager les meilleures histoires. Nous retrouvons les éditeurs de contenus et les curators.
Mais ce que je trouve particulièrement intéressant, c’est qu’il permet aussi de partager des histoires extraordinaires sans avoir forcément les talents oratoires ou rédactionnelles, de les partager aux yeux de tous… et de voir des (un contenu composite né d’une reprise et souvent d’un mélange) se réaliser, des artisans reprendrent la matière et la mettre en forme différement pour lui donner l’éclat qu’elle mérite. C’est ce que je trouve particulièrement beau.
Sur Brocooli, nous tentons de partager des choses belles et de les raconter bien.
Mais nous partageons aussi un peu maladroitement des choses qui mériteraient d’être mieux exposer. Et nous tenter de remettre dans une nouvelle forme d’autres qui nous inspirent. Nous ne pouvons garantir la qualité, mais nous garantissons de le tenter toujours. C’est ce que je vous invite également à faire.
Ensuite, pour revenir à TED, le format est aussi critiqué.
Beaucoup d’experts ragent de voir ainsi simplifier à l’extrème des découvertes scientifques complexes. Je crois que ce n’est que l’eternel débat de la médiation scientifique (ou de la démocratisation/vulgarisaiton) : rendre abordable aux prophanes des avancées de disciplines diverses. Je crois que les exposés de physiciens quantiques ne sont pas forcément d’une très grande précision. Mais je sais que je ne prendrai surement pas le temps de m’y pencher suffisament sinon, et je me sais gré de pouvoir en bénficier.
Alors, vous pourrez me dire que c’est drôle de louer la brieveté après avoir écrit un long article sur le développement, la documentation et la précision. C’est une critique qui revient aux contenus TED : n’est ce pas créer l’éloge du facile, du court, du léger ?
Là, je crois que nous parlons de curseur. Il existe plusieurs niveaux de précisions, ce qui importe réellement, c’est de faire germer la curiosité avec un minimum matière et de sérieux. Simplement, par comparaison, je crois que je devais lire moins de 1% d’article en plus de 15 minutes. Et même si la lecture va plus vite que la parole (présentez une slide en récitant son contenu écrit, vous verrez, l’audience aura lu bien avant que vous ayiez fini de le dire –et personne ne vous écoutera), en supposant que l’on lit environ 2 fois plus vite que l’on parle, je crois que je ne lisais pas souvent des textes de plus de 8 minutes
Ce n’est donc pas si court, et le contenu n’est pas si léger. Peut-être trop léger aux yeux du savant, mais déjà trop lourd pour beaucoup.
C’est un peu comme la montée des Kindle Singles, ces courts ebooks. Ce sont de très longs articles ou de très courts livres.
Le format long retrouve d’ailleurs des lettres de noblesse, comme le témoignent les interventions au festival SXSW de Jill Abramson, directrice de la rédaction du New York Times “il est faux de dire que les formats longs ne marchent pas sur internet” ou de Max Linsky, fondateur de Longform, qui affirme, chiffres à l’appui, qu’”il y a une réelle opportunité pour les formats de 10 000 signes au moins : 99% de nos lecteurs vont jusqu’au bout de ces formats.”
On ne pourra jamais définir une taille parfaite. Ce qui importe à mon sens, c’est de ne pas s’enfermer dans le simple partage égotiste, de pouvoir argumenter de manière convaincante, de partager ses espoirs, ses découvertes, ses rêves.
Sortir de l’égo digitale, c’est revenir vers la grande quête de la connaissance et de vibrer ensemble, non pas simplement faire du bruit.
C’est peut-être ça le bonheur. La simplicité, le partage, la connaissance.
Et de faire germer sans cesse la curiosité.
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Aussi, en parlant de contenu qualitatif et d’égo, voici un super billet de Ronan sur l’égo dans le community management.
Willy Braun
Tags: ego, Facebook, sciences humaines, Twitter
Juste pour dire que j’aime pas être classé dans l’égo, je préfère être classé dans le bullshit ;)
[…] PS : Si vous n’avez pas eu assez de lecture (presque certain!), je vous conseille vivement de lire cet article passionnant de Willy Braun « Twitter et Facebook : la qualité ou l’égo, il faut choisir« […]
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“Ego is a social fiction for which one person at a time gets all the blame.“
–Robert Anton Wilson
Très intéressant à lire, et j’ai vécu des mass unfollows et ai horreur du flux RSS au délà de 500, mais ça arrive plusieurs fois par mois. Hélas… Bonne continuation et je suis maintenant Brocooli. Cheers, Brad
ouch ! C’est long. Mais la réflexion est intéressante tant elle semble réellement “introspective” et qu’elle parle, j’en suis sur, à énormément de Twittos. Reste à trouver le curseur de l’égo.
Où est-il un sentiment normal et utile à la construction de son identité, à la confiance en soi et à la valorisation de son travail (dans le cas où Twitter serait considéré comme un outil pro). Et où devient-il un défaut presque malsain qui favorise des échanges tronqués, une compétitivité inutile entre personnes et le personal brandind à outrance ?
Là est toute la question. L’ego ne doit-il pas tout simplement être ponctué par la raison ou l’éthique appeler le comme vous voulez. Mais n’y a-t-il pas simplement une auto régulation à trouver de manière simple sans passer par le processus d’introspection difficile pour la plupart d’entre nous…
Merci pour l’article en tout cas.
[…] la taille optimale du réseau social reste donc encore à déterminer : vous pouvez repartir la conscience tranquille à la chasse effrénée aux followers sur Twitter en ignorant le fait que vous ne puissiez en […]
[…] on s’est posés récemment la question : qu’est ce qu’est un contenu de qualité ? Et pour ceux qui veulent louper ce super billet, ce qu’on dit, c’est que le contenu […]
Et ben mon Willy, ton article me plait ! Je pense qu’on peut quand même nuancer ton propos, mais il y a beaucoup de vrai dedans ! Personnellement, j’ai eu ma période de fort personal branding (ling ?), mais avec des objectifs concrets : trouver les stages qui me faisaient envie (à savoir à ces moments là chez Goojet/Scoop.it et chez X-PRIME), mon but était donc de me “faire voir” sur Twitter, et ça a clairement marché.
Mais je suis également tombé par moments dans ce culte du moi et ces désirs primaires que tu décris. Tu m’as gonflé à bloc mon vieux, je vais pas tarder à unfollower massivement !
[…] « Une heure passée sur 3 bons articles vous apprend beaucoup plus qu’une heure sur 15 articles plus.… » […]
Très bonne réflexion. Mais, écrire un tel article n’est-ce pas encore une fois de l’EGO ?
@Martin bonne question. Honnêtement je ne sais pas. C’est peut-être de “l’égo cathartique” :D
[…] les échanges qui s’ensuivent et la visibilité de ses billets (avec parfois les dérives dues à l’égo et la fixation sur les vanity metrics), est-il seulement envisageable de diffuser des […]
[…] avons quelques abonnés dont nous sommes très fiers). Je dirais que notre lectorat a compris qu’un article un peu fouillé vaut bien plus que de lire 3 ou 4 articles légers : découvrir des concepts qui sont utiles pour décrypter le monde qui nous entoure, se confronter […]
[…] Mon chef est mort, je m’alimente à nouveau correctement. Je prends le temps de sélectionner mes sources, j’en ingurgite moins, plus lentement. Et je les retiens. (je développe l’idée dans ce billet : la qualité ou l’égo, il faut choisir) […]