Tout le monde peut-il et doit-il être son propre patron ?

Le capitalisme coopératif

Introduction : De quoi parle-t-on ?

Aujourd’hui de plus en plus de politiques (comme Arnaud Montebourg) évoquent le capitalisme coopératif, le plus souvent comme un idéal de société vers lequel tendre. Mais de quoi s’agit-il ? Est-ce un système généralisable ? Efficace ? Souhaitable ?
Il s’agit tout d’abord de préciser l’expression. Par capitalisme coopératif on entendra le fait de donner le pouvoir aux salariés qui seraient (souvent les seuls) actionnaires. C’est le cas des SCOP (Sociétés Coopératives et Participatives).
Les salariés y sont donc copropriétaires de leur outil de travail car ils détiennent le capital social de l’entreprise, les « parts ». Les leurs seront au moins majoritaires si ce n’est en totalité en leur possession afin d’obtenir le pouvoir de décision dans l’entreprise. Cette situation se distingue donc de la Cogestion à l’Allemande où les salariés sont certes associés aux décisions mais non majoritaires.
Le système de coopérative devrait ainsi permettre d’éliminer les méchants rentiers (ainsi que Keynes en préconisait l’euthanasie) pour laisser le pouvoir aux détenteurs du facteur travail, les seuls qui le méritent… Dans l’idéal, la gestion se ferait donc de façon plus pragmatique et efficace sans se soucier d’une logique de court terme, principalement financière. Arrivés là nous en conviendrons : c’est beau.
Capcoop1 Tout le monde peut il et doit il être son propre patron ?

I- Pourquoi en parle-t-on aujourd’hui ?

- D’aucuns évoquent un dictature du capital sur le travail, je préférerais le terme moins polémique de domination. La répartition de la richesse (la valeur ajoutée) a effectivement évolué de façon plus favorable pour les détenteurs du capital depuis les années 1980. C’est l’avènement du capitalisme actionnarial décrit par Alfred Chandler.
- Un autre élément plaidant en faveur d’un nouveau « système » est l’inefficacité du syndicalisme en France. Pourquoi ? Car il n’est pas représentatif ( Taux de syndicalisation d’environ 8% selon le Ministère du Travail !) et surtout manque cruellement de pragmatisme en raison de permanentes querelles politiciennes (qu’il s’agisse de syndicats patronaux ou de salariés).
- Nous entendons parler sans cesse (notamment de la part du Président Sarkozy) de parallèles avec l’Allemagne. Or pour penser une cogestion à l’allemande, il faudrait envisager d’avoir des syndicats davantage ouverts, pragmatiques, efficaces et représentatifs ! Et noter que le système allemand n’est pas exempt de difficultés de fonctionnement (je passe volontairement sur la différence de culture dont les stéréotypes veulent que les allemands aiment la discipline et que les français soient râleurs…).
- Face au capitalisme actionnarial, la figure de l’entreprise familiale a gagné en estime : celle-ci illustre la tradition, le respect des travailleurs, l’opposé de la spéculation, la vision de long terme par excellence. Le club prestigieux des Henokiens rassemble ainsi les héritiers d’entreprises de plus de 200 ans (une quarantaine de membres par le monde).
- Le capitalisme coopératif semble au final être l’arme idéal contre l’ennemi commun : le monde de la finance (dixit F. Hollande). Il paraît de plus en plus beau ou du moins davantage que le méchant monde spéculatif actuel.

II- Est-ce vraiment souhaitable ?

• Chacun son métier : on ne s’improvise pas chef d’entreprise ! Je pense réellement que cela exige des compétences ainsi qu’une certaine expérience. L’expérience en opérationnel n’est pas toujours suffisante et tout le monde n’a pas le luxe d’être autodidacte. Ce n’est pas parce qu’on travaille depuis 20ans dans une entreprise que l’on saura la gérer demain. Comment aborder une logique de long terme et d’investissement ? La gestion d’entreprise revêt des dimensions techniques (financières, comptables, stratégiques) qui ne s’improvisent pas.
Critère essentiel : le dirigeant doit être un entrepreneur (cf article très intéressant de Mathieu Daix Entrepreneurship et Leadership : Une liaison dangereuse) qui a de réelles compétences de leadership, de capacité à prendre des risques et à faire des paris sur l’avenir. Ce n’est pas donné à tous, vous en conviendrez.
• Le réalisme voudrait que l’on réfute l’idéalisme qui règne sur un tel mode de fonctionnement. Tout le monde en effet s’entendrait à merveille et tous auraient les mêmes objectifs de bonheur, de pérennité de l’entreprise, de satisfaction client etc… Cela rejoint l’idéalisme des socialismes utopiques notamment en vogue au XIXème. Il faut tenir compte des « esprits animaux » de Keynes et arrêter de croire que les salariés ne pourront que bien s’entendre dans l’entreprise car ils sont « du même bord ». Il ne faudra pas longtemps dans les groupes de taille considérable pour voir apparaître le groupe des exécutants face aux décideurs qui certes seront des salariés et non des purs spéculateurs.
• Le problème n’est pas la propriété du capital mais la répartition du résultat et du pouvoir. Le problème en somme n’est pas l’existence des actionnaires mais leur pouvoir absolu ! Ce qui m’interpelle le plus est notamment l’approche dite par la création de valeur pour l’actionnaire. Il s’est agi en effet d’analyser toutes les décisions (entre autres d’investissement) à travers le prisme de la rentabilité escomptée pour l’actionnaire. L’objectif était simple : diminuer les capitaux engagés en limitant notamment les immobilisations des entreprises (plus de propriété mais davantage de leasing). Le bon sens nous pousse à croire qu’une telle approche implique d’importants risques pour la pérennité d’une entreprise concernant sa politique d’investissement au premier plan. Ce que je conteste n’est donc pas la propriété du capital par les actionnaires mais le diktat qu’ils ont su imposer aux opérationnels et décisionnaires (leurs salariés). Je pense que ce pouvoir doit être contrôlé et limité mais qu’il est indispensable. Je développerai à l’occasion davantage, si vous le souhaitez, sur le caractère nécessaire des actionnaires au sein du système économique.
• Le capitalisme coopératif ou son inspiration peut néanmoins me paraitre souhaitable dans les cas suivants :
o Entreprise de taille restreinte : coopérative agricole par exemple ou une entreprise de taille limitée (je ne me risquerai pas à donner un nombre de salariés car cela n’a de sens que selon les secteurs concernés).
o Reprise d’entreprise par les salariés : bien que découlant du critère précédant, la reprise d’une entreprise par ses salariés lors d’une liquidation me paraît pertinente. Il s’agit en effet de ne pas refuser l’opportunité aux travailleurs de maintenir leur emploi et outil de production. C’est ainsi que le législateur a introduit le LBO en France au départ. Je pense cependant qu’il en va davantage de l’effort public que privé pour mener à bien cette reconversion.
• Le parallèle avec l’entreprise familiale peut ici être intéressant : doit-on percevoir les salariés comme « membres d’une même famille » ? Personnellement je ne pense pas. Certes ils ont des intérêts et des modes de vie communs mais je pense qu’une telle métaphore entraînerait une véritable « aliénation » (avec toutes les connotations du mot) des salariés dont la vie se résumerait à leur travail.

capcoop2 Tout le monde peut il et doit il être son propre patron ?

Pour conclure je dirai que l’idée selon laquelle il est légitime que les salariés soient détenteurs du capital de leur entreprise, et par voie de conséquence du pouvoir de décision, me paraît économiquement inefficace et socialement injustifiée. En premier lieu le problème n’est encore une fois pas le pouvoir des actionnaires mais son influence et sa majorité absolue. De plus on ne s’improvise pas dirigeant d’entreprise bien qu’au sein d’une coopérative, le facteur de taille d’entreprise limite cette contrainte. L’argument récurrent est que cela serait « plus démocratique ». Je dirai « et alors ? » : exige-t-on que la population vote par référendum toutes les lois ? Ce serait pourtant « plus démocratique ». Je pense plutôt « à chacun son métier » et c’est par leur métier et leur connaissance que les salariés doivent bien sûr avoir leur mot à dire dans la gestion de l’entreprise. Mais ils ne doivent pas pour autant en être les dirigeants. Je reste malheureusement bien conscient que le manque de pragmatisme criant des syndicats de tout bord représente un obstacle majeur au développement d’une telle gestion paritaire. Mais c’est aujourd’hui qu’il faut se demander comment cela sera possible demain.

Thibault Ferrand

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