Ronald Coase : La nature de l’entreprise
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La théorie économique a souffert de n’avoir pas toujours su, dans le passé, poser clairement ses hypothèses. En construisant une théorie, les économistes ont souvent omis d’examiner les fondements qui la soutenaient. Un tel examen est pourtant essentiel, non seulement pour prévenir les incompréhensions et les controverses inutiles susceptibles d’être provoquées par une connaissance insuffisante des hypothèses de base d’une théorie, mais aussi du fait de l’extrême importance que revêt, pour l’économie, le choix qui est opéré entre des ensembles d’hypothèses rivales. Ainsi, par exemple, le mot firme peut être employé dans des sens différents par la théorie économique et par l’individu lambda. Puisque la plupart des analyses théoriques se fondent d’abord sur la firme et non sur l’industrie, il est éminemment nécessaire non seulement de définir clairement le mot firme, mais également de montrer nettement ce qui sépare, le cas échéant, cette dernière de la “firme du monde réel”. Comme le note Joan Robinson, “les hypothèses utilisées en économie doivent faire l’objet de deux questions : sont-elles utilisables ? I Bien entendu, les degrés de substitution au mécanisme des prix varient amplement. Dans un grand magasin, la répartition des différents rayons dans les différents emplacements de l’immeuble peut être réalisée par l’autorité de contrôle, ou bien peut résulter d’une mise aux enchères de l’espace. Dans l’industrie du coton du Lancashire, un tisserand peut louer de l’énergie et un magasin, et peut obtenir des métiers à tisser et du fil à crédit. Cette coordination des différents facteurs de production est cependant normalement effectuée sans intervention du mécanisme des prix. Il est évident que le degré d’intégration “verticale”, qui entraîne le remplacement du mécanisme des prix, varie considérablement d’une industrie à l’autre et d’une firme à une autre. On peut supposer, je pense, que la marque distinctive de la firme est la suppression du mécanisme des prix. La firme est naturellement, comme l’a souligné Robbins, “reliée à un réseau extérieur de prix et de coûts relatifs”, mais il est important de découvrir la nature exacte de cette relation. Cette distinction entre la répartition des ressources dans une entreprise, d’une part, et dans le système économique, d’autre part, a été décrite d’une manière très vivante par Maurice Dobb dans son commentaire sur la conception du capitalisme chez Adam Smith : “On a commencé à s’apercevoir qu’il existait quelque chose de plus important que les relations internes à chaque firme ou unité dirigée par un entrepreneur ; ce sont les relations de l’entrepreneur avec le reste du monde économique en dehors de sa sphère immédiate [...]. L’entrepreneur s’occupe de la division du travail dans chaque firme qu’il planifie et organise consciemment”, mais “il est relié à une spécialisation économique plus large dont il est simplement une unité particulière. En fait, il joue le rôle d’une cellule unique dans un organisme plus vaste, tout en étant inconscient du rôle important qu’il remplit“. Puisque les économistes traitent le système de prix comme un instrument de coordination et admettent aussi, dans le même temps, la fonction coordinatrice de “l’entrepreneur”, il est sans doute important de se demander pourquoi la coordination est le fait du mécanisme des prix dans un cas et de l’entrepreneur dans un autre cas. L’objectif de cet exposé est de combler ce qui apparaît comme une lacune, dans la théorie économique, entre l’hypothèse (fondée sur certaines raisons) d’une répartition des ressources par le biais du mécanisme des prix, et l’hypothèse (fondée sur d’autres raisons) d’une allocation de ressources par l’entrepreneur coordinateur. Nous devons expliquer la base sur laquelle, en pratique, s’effectue le choix entre ces deux possibilités. II La principale raison qui rend plus avantageuse la création d’une firme paraît être qu’il existe un coût à l’utilisation du mécanisme des prix. Le coût le plus évident de l’”organisation” de la production à travers le mécanisme des prix tient à la découverte des prix adéquats. Ce coût peut être réduit, mais non pas éliminé, par l’apparition d’acteurs spécialisés qui vendent cette information. Les coûts de négociation et de conclusion de contrats séparés, pour chaque transaction d’échange prenant place sur le marché, doivent également être pris en compte. Dans le même ordre d’idées, pour certains marchés, tel celui des échanges de production, une technique peut être imaginée afin de minimiser les coûts de contrat, sans qu’ils soient pour autant supprimés. Il est vrai que les contrats, s’ils sont largement réduits, ne sont pas pour autant éliminés lorsqu’une firme existe. Un facteur de production (ou bien son détenteur) n’a pas besoin de passer une série de contrats avec les facteurs qui coopèrent au sein de l’entreprise, comme il serait nécessaire, évidemment, si cette coopération était le résultat direct du fonctionnement du mécanisme des prix. A la série de contrats s’en substitue un seul. A ce sujet, il est important de noter les caractéristiques du contrat conclu pour l’emploi d’un facteur dans une entreprise. Par le contrat, le facteur accepte, moyennant une certaine rémunération (fixe ou variable), d’obéir “dans certaines limites”. Le contrat, par définition, devrait se borner à mentionner les limites apportées au pouvoir de l’entrepreneur. A l’intérieur de ces limites, ce dernier pourrait par conséquent gérer librement les autres facteurs de production. Il existe toutefois d’autres désavantages – ou coûts – à l’utilisation du mécanisme des prix. On peut souhaiter conclure un contrat à long terme pour la fourniture d’un article ou d’un service. Ceci peut être motivé par le fait que le coût de passation d’un seul contrat établi pour une longue période peut être moindre que celui résultant de l’addition des coûts de réalisation de plusieurs contrats successifs à durée plus courte. Ou bien, en considération du comportement à l’égard du risque des personnes concernées, il peut être préférable de réaliser un contrat à long terme plutôt qu’à court terme. Or, en raison des difficultés inhérentes à la prévision, plus la durée du contrat conclu pour la fourniture d’une marchandise ou d’un service est longue, moins il devient possible, et en fait, souhaitable pour l’acheteur de spécifier les devoirs de l’autre partie contractante. La personne qui fournit le service ou la marchandise peut fort bien considérer avec indifférence l’ensemble des solutions possibles, ce qui n’est pas le cas de l’acheteur. Ce dernier ne peut cependant pas savoir par avance vers laquelle de ces possibilités il souhaite que se dirige le vendeur. En conséquence, le service fourni sera exprimé en termes généraux, les détails précis ne faisant l’objet d’aucune spécification jusqu’à une date ultérieure. Seules sont mentionnées dans le contrat les limites auxquelles sont assujetties les personnes fournissant le bien ou le service. Les détails des contraintes pesant sur le vendeur ne sont pas portés au contrat, mais sont décidés plus tard par l’acheteur. Lorsque la répartition des ressources (dans les limites du contrat) devient, de cette façon, dépendante de l’acheteur, une relation que je désigne par le terme de firme apparaît. Une firme apparaîtra donc vraisemblablement dans les cas où la passation d’un contrat à très court terme ne serait pas satisfaisante. Cette hypothèse concerne évidemment davantage les services -notamment le travail – que l’achat de marchandises. Dans le cas des biens, en effet, les principaux articles peuvent être définis à l’avance et les détails qui seront fixés plus tard revêtent alors une importance bien moindre. On peut résumer cette partie de la discussion en rappelant qu’il existe un coût de fonctionnement d’un marché et qu’en créant une organisation et en permettant à une autorité (un entrepreneur) de répartir les ressources, certains coûts peuvent être évités. L’entrepreneur doit remplir cette fonction à moindre coût en tenant compte du fait qu’il peut obtenir des facteurs de production à un prix inférieur à celui proposé par les transactions du marché, auquel il se substitue, parce qu’il est toujours possible de revenir au marché en cas d’échec. On considère souvent qu’il existe une étroite corrélation entre la question de l’incertitude et celle de l’étude de l’équilibre de l’entreprise. Sans l’existence d’une incertitude, il paraît improbable qu’une firme puisse apparaître. Mais ceux qui, à l’instar de Knight, font du “mode de paiement” la marque distinctive de la firme – des revenus fixes étant garantis à certains de ceux qui sont engagés dans la production par une personne qui récupère la part fluctuante du revenu total – introduisent une question sans rapport avec le problème en cause. Un entrepreneur peut vendre ses services à un autre pour une certaine somme d’argent, tandis que la paie de ses employés peut constituer, en tout ou partie, une part de ses profits. La question essentielle est de savoir pourquoi la répartition des ressources ne s’effectue pas directement par le mécanisme des prix. Un autre facteur important à relever consiste en ce que les transactions d’échange sont traitées différemment par les gouvernements ou par d’autres organismes dotés de pouvoir régulateur selon qu’elles aient lieu sur un marché ou qu’elles soient organisées au sein d’une firme. Si nous prenons l’exemple de la taxe sur les ventes, il est clair qu’il s’agit là d’une taxe sur les transactions intervenues sur le marché et non sur les mêmes transactions intervenues dans l’entreprise. Or, puisqu’il s’agit de “méthodes alternatives d’organisation” – système des prix ou entrepreneur – une telle régulation ferait apparaître des firmes qui, autrement, n’auraient aucune raison d’être. Voilà donc les raisons [nda: l'avantage d'une relation (eg rapport pouvoir), la diminution des coûts de transaction (eg coûts de recherche des prix adéquats (ie coûts d'information), coûts de contrats dont négociation, rédaction, conclusion et révision), coûts de contrôle du comportement du vendeur (coût d’agence)) et le comportement des organismes de régulation] pour lesquelles des organismes semblables aux firmes existent, dans une économie d’échanges spécialisés où il est en général supposé que la répartition des ressources est “organisée” par les mécanismes des prix. Une firme peut, par conséquent, se définir comme un système de relations qui apparaît quand la répartition des ressources dépend d’un entrepreneur. L’approche qui vient d’être esquissée présente l’avantage de fournir une explication scientifique au phénomène que l’on décrit lorsqu’on dit qu’une firme grandit ou diminue. Une entreprise grandit quand des transactions supplémentaires (qui pourraient être des transactions d’échange coordonnées par le système des prix) sont organisées par l’entrepreneur, et elle diminue lorsque ce dernier abandonne la réalisation de telles transactions. Se pose alors la question de savoir s’il est possible d’étudier les forces qui déterminent la taille de l’entreprise. Pourquoi l’entrepreneur renonce-t-il à telle ou telle transaction ? Sur ce point, il est intéressant de noter que Knight considère que: La “relation entre l’efficacité et la taille est l’un des problèmes les plus difficiles de la théorie et c’est, contrairement aux problèmes de relation avec l’entreprise, principalement un problème de personnalité et d’accident historique, plutôt qu’un problème de principe général. Mais la question est particulièrement décisive, car la possibilité de profit de monopole offre un stimulant puissant à une expansion continue et illimitée de l’entreprise, attrait qui doit être compensé par un autre, également déterminant, et qui tient aux rendements décroissants (dans la production de revenus monétaires) à supposer qu’une concurrence limitée existe”. Knight semble considérer qu’il est impossible d’analyser scientifiquement les déterminants de la taille de l’entreprise. Sur la base du concept de firme développé plus haut, il apparaît néanmoins possible de s’y essayer à présent. On a suggéré que l’apparition de la firme était due d’abord à l’existence de coûts de marché. Un point décisif à ce sujet (assez éloigné des considérations monopolistiques soulevées par Knight) est de savoir pourquoi les transactions de marché subsistent alors qu’il apparaît possible, en s’organisant, d’éliminer certains coûts et, donc, de réduire les coûts de production. Pourquoi la production toute entière n’est-elle pas le fait d’une seule grande entreprise ? On peut relever plusieurs explications possibles. Tout d’abord, à mesure que l’entreprise grandit, la fonction de l’entrepreneur peut connaître des rendements décroissants, c’est-à-dire que les coûts d’organisation des transactions additionnelles à l’intérieur de la firme peuvent augmenter. Naturellement, un point peut être atteint où les coûts d’organisation des transactions supplémentaires au sein de l’entreprise sont égaux aux coûts générés par les transactions sur le marché ou aux coûts de l’organisation par un autre entrepreneur. Par ailleurs, il peut arriver qu’en même temps que le nombre de transactions effectuées augmente, l’entrepreneur ne parvienne pas à diriger les facteurs de production vers les usages où leur valorisation est la plus importante, et échoue en fait à tirer le meilleur usage des facteurs de production. A nouveau, un seuil doit être atteint où la déperdition des ressources par leur gaspillage est égale au coût existant sur le marché ou à la perte qui serait réalisée si la transaction était le fait d’un autre entrepreneur. Finalement, le prix d’offre d’un ou de plusieurs facteurs de production peut augmenter parce que les “autres avantages” d’une petite entreprise sont supérieurs à ceux d’une grande. Un exemple peut y aider. Admettons que A achète un produit à B alors que autant A que B pourraient organiser cette transaction de marché à un coût inférieur à son coût actuel. On peut supposer que B ne contrôle pas qu’un seul segment du processus de production, mais plusieurs. Par conséquent, si A souhaite éviter une transaction de marché, il devra racheter l’ensemble du processus de production contrôlé par B. A moins que A ne reprenne l’ensemble de ce processus de production ; une transaction de marché subsistera toujours, bien que ce soit un produit différent qui est acheté. Mais nous avons supposé précédemment qu’à mesure que chaque facteur de production s’étend, il perd en efficacité ; les coûts additionnels d’organisation de transaction de A réalisés auparavant par B seront supérieurs aux coûts de B pour la même production. Par conséquent, A ne reprendra la totalité de l’organisation de B que si ses coûts pour organiser le travail de B ne dépassent pas ceux de B d’un montant égal aux coûts de réalisation d’une transaction d’échange sur le marché. Mais dès lors qu’il est rentable de réaliser une transaction de marché, cela permet également de diviser la production de telle sorte que le coût d’organisation d’une transaction supplémentaire soit le même dans chaque entreprise. Jusqu’ici, on a supposé l’homogénéité des transactions d’échange effectuées par l’entremise du mécanisme des prix. En fait, notre monde moderne connaît des transactions extrêmement diverses. Ainsi s’explique que les coûts de réalisation des transactions d’échange à travers le mécanisme des prix, tout comme les coûts d’organisation de ces transactions dans l’entreprise, puissent varier de manière considérable. Il semble donc possible, en dehors même de l’hypothèse des rendements décroissants, que les coûts d’organisation de certaines transactions dans le cadre de la firme puissent être supérieurs aux coûts de réalisation des échanges sur le marché. Ceci impliquant nécessairement le recours au mécanisme des prix pour les transactions, signifie-t-il qu’il devrait exister plus d’une firme ? Évidemment non, puisque tous les aspects du système économique où la répartition des revenus ne dépend pas directement du mécanisme des prix, peuvent se réaliser à l’intérieur d’une seule entreprise. Les facteurs étudiés auparavant semblent bien prédominer, bien qu’il soit difficile de pondérer les importances relatives des “rendements décroissants de la direction” et de l’augmentation du prix d’offre des facteurs. Toutes choses égales par ailleurs, une firme aura par conséquent tendance à s’agrandir lorsque : a) les coûts d’organisation sont faibles, ainsi que leur élasticité, dans le cas d’une augmentation des transactions ; b) l’entrepreneur est peu enclin à commettre des erreurs et que le taux d’erreur diminue, dans le cas d’une augmentation des transactions ; c) la baisse – ou la faible hausse – des prix d’offre des facteurs de production aux entreprises de grande taille est significative. Indépendamment des variations des prix d’offre des facteurs de production aux entreprises de différentes tailles, il semble que les coûts d’organisation, comme les pertes dues aux erreurs, croissent avec l’augmentation de la distribution spatiale des transactions effectuées, de la dissemblance entre les transactions et de la probabilité de changement des prix. A mesure que des transactions sont réalisées par un entrepreneur, il semble qu’elles tendent soit à différer par leur nature, soit à avoir lieu en différents endroits. Ceci fournit une explication supplémentaire au fait que l’efficacité ait tendance à diminuer lorsque l’entreprise s’agrandit. Les interventions qui permettent de rapprocher les facteurs de production en diminuant leur répartition dans l’espace font croître la taille de l’entreprise. Ainsi, les changements comme le téléphone ou le télégraphe, lesquels réduisent le coût d’organisation spatial, tendent à augmenter la taille de l’entreprise de la firme, au même titre que n’importe quel changement qui améliorerait la technique de gestion. Il convient de noter que la définition de l’entreprise donnée ci-dessus peut être utilisée pour fournir une signification plus précise aux termes “combinaison” et “intégration“. Il y a combinaison lorsque des transactions qui étaient auparavant organisées par deux ou plusieurs entrepreneurs le deviennent par un seul. Ceci se transforme en intégration quand l’organisation des transactions, auparavant effectuées entre plusieurs entrepreneurs sur le marché, ne l’est plus que par un seul. Une entreprise peut se développer dans l’une ou l’autre de ces voies, ou même dans les deux. La totalité de la “structure de l’industrie compétitive” devient utilisable par la technique courante de l’analyse économique. III La réponse à cet argument est évidente. La “force d’intégration dans une économie différenciée” existe déjà sous la forme du système des prix. C’est peut-être la principale réalisation de la science économique qu’elle ait démontré qu’il n’existe aucune raison de supposer que la spécialisation aboutirait au chaos. La raison apportée par Maurice Dobb est donc inacceptable. Ce que l’on doit expliquer, c’est pourquoi une force intégrante (l’entrepreneur) devrait être substituée à une autre (le mécanisme des prix). Les raisons les plus intéressantes (et probablement les plus consensuelles) pour expliquer ce fait, sont celles qui ont été fournies par Knight dans Risk, Uncertainty and Profit. “On suppose que les hommes, agissant comme des individus totalement libres mais sans entente aucune, ont organisé une vie économique avec une division du travail primaire et secondaire, utilisation du capital, etc., développée jusqu’au niveau constaté dans l’Amérique d’aujourd’hui. Le principal point qui attire l’attention est l’organisation interne des groupes ou établissements productifs. Avec une absence totale d’incertitude, chaque individu étant en possession d’une parfaite connaissance de la situation, il n’y aurait aucune place pour quoi que ce soit qui se rapproche d’une direction ou d’un contrôle de l’activité productive. Même les opérations du marché, dont la portée est essentiellement pratique, n’existeraient pas. Le flux de matières premières et de services productifs vers le consommateur serait entièrement automatique”. Knight prétend que cet ajustement peut être représenté comme étant “le résultat d’un long processus d’expérimentation mené à bien uniquement par ces méthodes empiriques”, alors qu’il n’est pas nécessaire d’imaginer chaque ouvrier faisant exactement ce qu’il faut au moment voulu “dans une sorte d’harmonie préétablie” avec le travail des autres. Il peut y avoir des dirigeants, des intendants, etc., dans le but de “coordonner les activités des individus”, bien que ces directeurs remplissent une fonction purement routinière, “sans responsabilité d’aucune sorte”. Knight poursuit alors : “Avec l’introduction de l’incertitude – le fait d’ignorer et la nécessité d’agir suivant l’opinion et non la connaissance – dans une situation proche de l’Éden, les choses changent complètement [ ... ] Avec l’incertitude, l’action, exécution réelle de l’activité, devient véritablement une partie intégrante de la vie ; le problème ou la fonction principale est de décider que faire et comment le faire“. Cette incertitude introduit les deux caractéristiques les plus importantes de l’organisation sociale: Ces citations présentent l’essentiel de la théorie de Knight. L’incertitude signifie que les gens doivent prévoir les besoins futurs. Par conséquent, une nouvelle classe surgit, qui dirige les activités de ceux à qui elle garantie un salaire. Elle intervient parce qu’”à un jugement exact est généralement associée la confiance dans ce jugement“. Knight semble ouvert à la critique dans plusieurs domaines. Tout d’abord, comme il le souligne lui-même, le fait que certaines personnes ont un jugement ou des connaissances meilleures ne signifie pas qu’ils puissent en tirer un revenu uniquement en prenant une part active à la production. Ils peuvent vendre des conseils ou des connaissances. Toute société achète les services d’une multitude de conseillers. On peut très bien imaginer un système où tous les conseils ou les informations sont achetés en fonction des besoins. Il est possible d’obtenir une rémunération pour un savoir ou un jugement sans prendre part à la production, mais en établissant un contrat avec les personnes qui produisent. Un négociant qui achète avec livraison à terme en est un bon exemple. Mais cela ne fait qu’illustrer qu’il est possible de verser un revenu garanti à condition que certains actes soient accomplis, sans que pour autant leur réalisation ait été dirigée. Knight indique qu’”avec une nature humaine telle que nous la connaissons, il serait irréalisable ou fort peu fréquent qu’un individu se porte garant vis-à-vis d’un autre d’un rendement précis de ses activités sans que lui soit accordé le pouvoir de diriger son travail”. Cette affirmation est très certainement inexacte. De nombreux travaux sont faits sous contrat, c’est-à-dire qu’une certaine somme d’argent est garantie au contractant à condition qu’il réalise certains actes. Mais ceci n’implique aucune direction. Cela signifie en revanche que le mécanisme des prix relatifs a été modifié et qu’il y aura une nouvelle combinaison des facteurs de production. Le fait mentionné par Knight que “la seconde personne ne se placerait pas sous la direction de la première sans une telle assurance” est sans rapport avec le problème que nous examinons. Finalement, il paraît important de remarquer que même dans le cas d’un système économique sans incertitude, Knight considère qu’il y aurait des coordinateurs, remplissant alors uniquement une fonction de routine. Il ajoute immédiatement qu’ils n’auraient “de responsabilités d’aucune sorte”, ce qui pose le problème de savoir qui les paie et pourquoi. Il ne semble pas que Knight fournisse une explication justifiant l’éviction du mécanisme des prix. IV On peut répliquer qu’avec une concurrence parfaite, puisque tout ce qui est produit peut être vendu au prix d’équilibre, il n’existe alors aucun besoin de produire d’autres biens. Mais cet argument ignore le fait qu’il peut exister une situation où il est moins coûteux d’organiser les transactions d’un nouveau produit que de continuer à organiser des transactions supplémentaires pour l’ancien produit. On peut illustrer ce fait de la façon suivante. Imaginez, selon le modèle de Von Thunen, qu’il existe une ville, centre de consommateurs, et que les industries sont localisées en cercles excentriques autour de ce point central. La représentation en est fournie par le diagramme suivant dans lequel A, B et C représentent différentes industries : Imaginez un entrepreneur qui commence en X à contrôler les transactions d’échanges. Dès lors, à mesure qu’il étend son activité en (B), le coût d’organisation s’accroît jusqu’à un point où il devient égal à celui d’une industrie différente plus proche de la ville. Quand l’entreprise se développera, elle se diversifiera en A et C. Ce cas est évidemment incomplet, mais il est bienvenu pour montrer que la pente positive de la courbe de coûts n’est pas une limite à la taille de l’entreprise. Jusqu’ici, nous avons seulement considéré la concurrence parfaite ; le cas de la concurrence imparfaite apparaîtrait évident. Pour déterminer la taille de l’entreprise, il faut considérer les coûts de transaction de marché (c’est-à-dire les coûts d’utilisation du mécanisme des prix) et les coûts d’organisation de différents entrepreneurs, et on peut ensuite déterminer combien de produits seront fabriqués par chaque entreprise et en quelle quantité. Il apparaît donc que Shove, dans son article sur la “concurrence imparfaite”, soulève des questions auxquelles la courbe des coûts de J. Robinson ne permet pas de répondre. Les facteurs mentionnés ci-dessus semblent, eux, être pertinents. V C’est le droit de contrôler ou d’intégrer, de pouvoir dire au domestique quand travailler, quel travail effectuer et de quelle façon le faire (en fonction de la nature du travail) qui est la caractéristique réelle et dominante de cette relation et qui distingue le domestique d’un employé indépendant ou d’une personne engagée uniquement pour remettre à l’employeur les fruits de son travail. Dans ce dernier cas, le contractant ou l’exécutant n’est pas sous le contrôle de l’employeur en ce qui concerne la réalisation du travail ou du service ; il doit concevoir et gérer son travail de façon à fournir le résultat qu’il s’est engagé à obtenir”. Nous observons ainsi que c’est le fait de diriger qui est l’essence des concepts juridiques d’”employeur” et d’” employé” . Comme c’était le cas pour le concept économique développé auparavant. Il est intéressant de noter que, selon Batt, “ce qui distingue un représentant d’un domestique, ce n’est pas l’absence ou l’existence d’un salaire fixe, ou même le paiement d’une commission sur le travail réalisé, mais plutôt la liberté dont profite l’employé pour remplir ses fonctions”. Nous pouvons par conséquent conclure que la définition donnée s’approche beaucoup de l’entreprise telle qu’on la considère dans le monde réel. Notre définition est par conséquent réaliste. Mais est-elle utilisable ? Cela paraît clair. Quand nous étudions dans quelle mesure une entreprise peut s’étendre, le principe du marginalisme fonctionne sans heurts. La question est de savoir s’il est rentable d’opérer une transaction d’échange supplémentaire. A la marge, les coûts d’organisation au sein de l’entreprise seront égaux tant aux coûts d’organisation dans une autre firme qu’à ceux générés par une transaction qu’on laisse “s’effectuer” par l’entremise du mécanisme des prix. Les hommes d’affaires seront constamment en train d’expérimenter, de plus ou moins contrôler, et de cette façon, l’équilibre se maintient. Cela donne la position d’équilibre pour une analyse statique. Mais il est évident que les facteurs dynamiques ont également une importance considérable, et les recherches sur les effets des changements sur le coût d’organisation dans l’entreprise et sur les coûts du marché permettront généralement d’expliquer pourquoi les firmes grandissent ou diminuent en taille. Ronald Coase, The nature of the firm, 1937 (traduction tirée du Chapitre II du livre La Firme, le Marché et le Droit, 1997) Tu as aimé l'article ? Tu peux le partager sur Facebook, Twitter et Google+. | ||||
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