Vraiment, je pense qu’il est temps d’arrêter.
Je tiens à préciser avant toute chose que je me rapproche de l’image que beaucoup se font d’un geek*.
Je trépigne d’impatience avant les keynotes d’Apple. J’adore réfléchir aux conséquences des dernières nouveautés de Google.
Je lis des livres de webmarketing, des essais sur la techno, de la prospective ; je me nourris de rapports divers et variés, je renouvèle années après années mon abonnement à Wired, je dévore Strategies et CBnews au boulot, mon flux RSS regroupe plus de 50 blogs…
Donc ne nous trompons pas, je ne suis pas de ceux qui pensent qu’Internet est un mal, que l’informatique est un leurre ou que le mobile est un suppôt de satan.
Pourtant, parfois, je ne supporte plus le Web ou plutôt ce qu’on peut y lire, particulièrement en France.
1er péché : le suivi aveugle des USA

Le premier chardon (ça pique cette saloperie) dans l’écosystème* français, c’est que la moitié des articles sont de (mauvaises ?) traductions de nos pairs d’outre atlantique. Franchement, une seule question.. pourquoi ?
A-t-on tellement perdu confiance en nous qu’il ne nous est plus concevable de produire nos propres opinions et des analyses originales et spécifiques sur notre propre marché ?
On a baissé les bras, par facilité.
2ème péché : la “synthèse” en 1500 signes

Là on arrive direct sur la mauvaise herbe (ça pique mais en plus, c’est laid).
Généralement ces “traductions” sont plutôt qualifiées de “synthèses” (lorsque la source est assumée).
Cette synthèse étant une succession de bulletpoints* qui vous livrent en 1 minute chrono (si au mieux c’était 24h) les tips* pour tous acquérir en quelques jours 30 000 followers* (et pour savoir comment “bien vivre”, évidemment).
Non, en 1500 signes (le fameux “feuillet”), soit environ une demi feuille Word -c’est à dire MOINS que ce que je viens d’écrire alors que je n’ai encore rien dit- on ne peut pas produire une information de qualité, précise, étayée de chiffres, de faits et un minimum construite.
3ème péché : la recherche du buzz*

On passe directe au cactus. Ça pique de partout et quand on le voit, théoriquement on a chaud, on a soif, on a du sable dans les chaussures.
Soyons clair, oui, un titre avec “les 5 façons d’obtenir 1500 followers* en moins de 3 jours”, ou mieux, “comment gagner 5000€ grâce à son blog en moins de 3 semaines” -avec un discount de 70% parce que vous avez gagné au grand concours avec 2 millions de participants- ÇA BUZZ*.
Oui, les gens le like*, le tweet* et le plussoie. Certains s’abonnent même à la newsletter ou pire PAYENT (conseil : sur Internet si vous hésitez pour un achat non prévu, n’achetez jamais).
Mais franchement, à quoi ça sert d’avoir un pic à 1000, 100000 ou 100 0000 visiteurs sur votre site ? A part la jouissance de se penser influenceur* ?
Je crois au contraire, que ce qui importe c’est de produire un peu de fond, un peu de perspective. Bref de générer de la valeur.
Oui, okay, une infographie ça marche toujours, un chiffre avec un titre racoleur ça marche. Mais bon, on ne va pas non plus ne faire que ça parce que c’est facile à partager. Si ? Hein ? Ah. Merde.
Alors on entend le classique “mais c’est ce que les gens aiment, pourquoi je ferai autre chose ?” (et j’en passe sur la réplique défensive qui retourne l’accusation sur une position prude de bien-pensance).
Allez quoi, c’est ça votre ambition ? Réussir à raquer quelques dizaines ou centaines (milliers pour les plus “doués”) d’euros sur un produit complètement bidon grâce à un web-market un peu construit ? Sérieux ?
Et n’y a-t-il pas de responsabilité là-dedans ? Ne pensez-vous pas que l’offre influence un peu la demande ?
À construire l’habitude, on s’étonne des résultats. Si on a trouvé l’expression “prophétie autoréalisatrice“, ce n’était pas parce que tous les mots latins pour faire intelligent étaient pris, c’est que vraiment, ça se réalise. A force de bouffer de la merde, on s’en accommode. Pire, on en a envie.
4e péché : Le mythe ou la tyrannie de la pensée unique

Attention, là, on arrive à des sommets, l’ortie, qui non seulement pique mais DURE : la multiplications des “mythes”.
Un mythe pour moi, c’est une croyance commune partagée qui se répand tellement qu’elle devient non seulement une banalité mais une réalité assumée par tous.
a. la sémantique
Honnêtement, n’en avez-vous pas marre d’entendre des “je veux construire ma COMMUNAUTÉ*”, les impératifs du “SOCIAL*”, “LOCAL*”, “MOBILE*” de “BUZZ*”, de “MONITORING*” et tous les anglicismes dénués d’intérêt, lisses de sens et qui, pour couronner le tout, pourraient se dire avec un mot français. C’est moins hype ? Ah. Merde. Ok.
b. la velléité commune
C’est un peu lassant d’entendre tout le monde vouloir faire le “nouveau facebook” parceque “c’est cool”, que “ça fait plein de thune et que le monde est trop connecté, mec, maintenant les gens veulent du social”. Les ricains (parce qu’il faut bien les citer un peu) disent souvent que ce qui marche c’est ce qui nous fait gagner du temps ou ce qui fait nous en perdre. Bah si on évitait de se concentrer sur ce qui nous en fait perdre, ce ne serait pas plus mal, non ?
Ah aussi, marre d’entendre “je peux pas en parler pour le moment, mais ça va être fou”, ou “c’est OUF, j’ai eu la même idée avant Twitter”. Parlez en et surtout faites le.
c. la propagande autour du “réalisme”
Et j’en ai marre d’entendre les “voilà comment une boite fonctionne”, “voilà ce que les gens veulent sur internet”, “voilà ce qu’il faut mettre en place sur son site” (d’ailleurs il FAUT avoir un blog de nos jours. Et si tu n’as pas facebook t’es un réac’).
On constate un phénomène conjoncturel et on le théorise comme une loi (et on traduit ceux qui l’ont théorisé). Et on “invite” l’autre à y croire et à s’y plier, ou de rester “dans son monde idéaliste/marginal”. Je parviens à peine à me souvenir la dernière fois que j’ai assisté à l’invocation du mot “réalisme” sans qu’il soit dévoyé.
Allez pour conclure ce billet d’énervé, je vais simplement commencer concrètement le “combat” : attaquer un premier mythe, celui ô combien répandu de la main invisible : le bien être générale proviendrait de la recherche des satisfactions égoïstes, et sa contraposée : ne pas chercher un intérêt égoïste entrainerait une utilité sociale moindre, ce qui pourrait se concrétiser en termes plus modernes par l’ineptie de vouloir créer une boite en se focalisant sur une métrique autre que le cash.
Et pour cela revenons à l’auteur invoqué comme argument d’autorité, le grand Adam Smith.
Parce qu’à l’instar de Maslow (yerk), tout le monde le cite à tord et à travers pour légitimer son schmilblik et que parfois (souvent), c’est agaçant :
Ce que tout le monde dit, et, au mieux a lu, sur l’intérêt du capitaliste :
“ce n’est que dans la vue du profit qu’un homme emploie son capital à faire valoir l’industrie et, par conséquent, il tâchera toujours d’employer son capital à faire valoir le genre d’industrie dont le produit promettra la plus grande valeur, ou dont on pourra espérer le plus d’argent ou d’autres marchandises en échange.
[..]
et en dirigeant cette industrie de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler.” (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, p255)
Mais ensuite il relativise fortement sa précédente affirmation : le plus grand gain possible n’est pas de soi l’intérêt de la société. Il dit :
“la rente et les profits s’accroissent aux dépenses des salaires et les réduisent presque à rien, en sorte que les deux classes supérieures écrasent la dernière” (ibid, p90)
Et enfin, il va plus loin :
“l’intérêt particulier de ceux qui exercent une branche particulière de commerce ou de manufacture est toujours, à quelques égards, différent et même contraire à celui du public. L’intérêt du marchand est toujours d’agrandir le marché et de restreindre la concurrence des vendeurs. Il peut souvent convenir assez au bien général d’agrandir le marché mais de restreindre la concurrence des vendeurs lui est toujours contraire, et ne peut servir à rien, sinon à mettre les marchands à même de hausser leur profit au-dessus de ce qu’il serait naturellement et de lever, pour leur propre compte, un tribut injuste sur leurs concitoyens. ” (p122-123)
Derrière cette apparente contradiction, il oppose simplement la pure théorie d’abord, puis redevient pragmatique. En concurrence réelle, “le marché” tend à des situations monopolistiques sans réglementation et sans vision autre que la recherche du profit.
Ne vous laissez jamais influencer par le réalisme autoproclamé et la croyance commune.
La technologie tend à nous conforter dans nos convictions et dans nos bulles de conforts. Que sont la “personnalisation” des pages google, le edge rank de facebook [etc.] sinon l’incitation à ne voir que ce qui nous ressemble et nous plait ?
La technologie actuellement utilisée sur internet tend à engendrer un discours lisse car partagé par tous et qui se “consensualise” à chaque transmission.
Faites ce que vous voulez et dites ce que vous voulez.
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