Le retour des esprits animaux : corruption et mauvaise foi
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Keynes a commencé à en parler au début du XXème siècle et cela n’a aujourd’hui par perdu de sa cohérence, bien au contraire : les « esprits animaux » peuvent aider à expliquer de nombreux phénomènes au cœur de l’activité économique : choix du consommateur, décision d’épargne, préférences de consommation, décisions politiques… Cela revient à interpréter les décisions des individus non plus selon un unique angle de rationalité mais également du point de vue psychologique. Nous nous intéresseront ici tout particulièrement au « côté sombre » de l’économie, à savoir les tendances aux comportements antisociaux, les accidents et les échecs ponctuant l’activité économique sur le long terme. Pour cela il sera ici en partie question de l’ouvrage coécrit par Akerloff et Schiller (Animal Spirits, 2009) et plus particulièrement le chapitre 3 au sujet de la corruption et de la mauvaise foi. Dans leur introduction, ceux-ci précisent que le Capitalisme ne produit pas automatiquement ce dont les gens ont réellement besoin ; il produit ce que les gens pensent qu’ils ont besoin, et ce pourquoi ils sont prêts à payer. C’est là un point essentiel qui justifiera ensuite tous les recours possibles au marketing et notamment à la publicité renforçant la société de consommation de masse. Il s’agira effectivement de susciter une envie chez le consommateur pour que celui-ci l’interprète comme un besoin quasi essentiel. On pourrait également s’intéresser à la capacité du consommateur à collecter l’information suffisante pour faire son choix de consommation. Pour Akerloff et Schiller, le besoin d’une protection du consommateur n’est pas le talon d’Achille du capitalisme. Les consommateurs sont en effet selon eux suffisamment avertis du moins la plupart, pour ne pas acheter des biens de manière frivole. On peut cependant émettre des doutes quant à la capacité des consommateurs à prendre du recul face au marketing , aujourd’hui de plus en plus élaboré. Qui peut effectivement se prétendre imperméable à toute publicité ? Comme le propose Akerloff et Schiller, on peut analyser les trois dernières contractions de l’activité économique aux Etats-Unis (de Juillet 1990 à Mars 1991, de Mars à Novembre 2001 et en Décembre 2007) selon les pratiques plus ou moins répandues de corruption. 1- Savings and Loan Associations et la récession de 1991 : Toute entreprise publique suppose de gérer l’argent des autres. Il existe donc toujours l’opportunité pour les gestionnaires de partir en courant avec l’argent, du moins de détourner des fonds. Et face à la complexification des entreprises contemporaines (statut, taille, gestion…) et des appréhensions des investisseurs face à de telles entités, le capitalisme est arrivé à la rescousse avec une invention spécifique : la responsabilité limitée. Cette invention rassure les investisseurs dès lors qu’elle permet de limiter leur perte à leur seule contribution. Cela revient à protéger les patrons, les actionnaires et les autres investisseurs en cas de faillite de l’entreprise. Aux Etats-Unis, les Savings and Loan Associations fonctionnaient comme des banques qui prêtent de l’argent principalement pour des crédits hypothécaires. La crise des Savings and Loan Associations a commencé dans les années 1980 après que le Garm Saint Germain Depositoty Institutions Act de 1982 les dérégula. Cette loi les a en effet autorisé à prêter de façon beaucoup plus agressive mais a laissé en place la garantie gouvernementale des dépôts. La crise qui en résulta culmina avec la création de la Resolution Trust Corporation, fondée en Aout 1989 pour prendre en charge les Savings and Loan Associations insolvables. On retrouve le problème : le public sert de garantie pour le privé et ne sert qu’en cas de défaillance donc pas de véritable concurrence car syndrome du too big too fail : on ne peut pas se permettre de laisser les plus grandes institutions bancaires d’un pays faire faillite donc la puissance publique est dans l’obligation d’intervenir. C’est pour éviter cela que certains vantent les mérites de la concurrence (« nécessité » vivement critiquée par Pascal Salin qui voit ici un interventionnisme notamment des commissaires à la concurrence de l’UE). Cf le renflouement de l’Anglo-Irish Bank (AIB) en Irlande et l’envolée de la dette et du déficit publics irlandais ces dernières semaines. Au début de la décennie 1980, les Savings and Loan Associations ont accordé un grand nombre de crédits hypothécaires avec des taux d’intérêts fixes. Mais l’inflation augmenta, de même que les taux d’intérêts de manière générale. Le coût d’obtention des fonds est devenu plus important que les recettes que les Savings and Loan Associations tiraient de leurs crédits hypothécaires. Selon les pratiques de comptabilité habituelles, ces Savings and Loan Associations auraient du tout simplement faire faillite. Mais reconnaître la faillite des Savings and Loan Associations aurait embarrassé le gouvernement car cela aurait nécessité un renflouement immédiat de ces institutions. C’est pourquoi des pratiques de comptabilité « intelligentes », ou plutôt malines, ont été mises en place pour permettre aux Savings and Loan Associations de se maintenir sur le marché. 2- Enron et la récession de 2001 :Jeffrey Skilling, un consultant de McKinsey , a découvert la technique qui permettrait à Enron d’engranger d’énorme profits du jour au lendemain. Selon une nouvelle règle instituée par la Securities and Exchange Commission (réalisée à la demande expresse de l’entreprise Enron elle-même), les contrats à long terme pour la vente ou l’achat de gaz naturel seront dorénavant comptabilisés selon les principes du mark-to-market : au moment de la signature des contrats, l’entreprise était censée inscrire en tant que profits actuels, les revenus qu’elle prévoyait tirer une fois ces contrats arrivés à leur terme. La situation était à l’équilibre : des profits pour Enron, des profits et des bonus pour les entreprises factices et des profits pour Arthur Andersen qui profitait de contrats pour certifier les comptes d’Enron. Chacun poursuivait ses propres intérêts. On connaît la suite avec la création d’un pool de banques pour sauver Enron de la faillite après son engagement sur des contrats à terme fragilisés par la dévaluation du rouble par les autorités Russes en 1998. Le système bancaire américain et mondial ne pouvaient en effet pas se permettre de laisser Enron faire faillite car cela risquait d’entrainer beaucoup trop d’autres établissements bancaires auprès desquels Enron s’était endettée. 3- Les credits Subprime et la récession qui débuta en 2008 :1990-2006 : les prêteurs de crédit Subprimes ont connus un essor considérable et leur activité n’était pas suffisamment réglementée. Malheureusement beaucoup de prêteurs ont accordé des crédits qui ne correspondaient pas véritablement aux capacités de remboursement des emprunteurs. Bien que de tels comportements ne fussent probablement pas illégaux, Akerloff et Schiller estiment que les instances en jeu méritent définitivement d’être accusées de corruption en raison de comportements « nuisibles ». Avec le packaging des crédits subprimes, un miracle financier s’est produit : les agences de notation les ont très bien valorisés (80% étaient notés AAA et 95% avaient une note supérieure ou égale à A) => Tout le monde a acheté ces produits financiers (les Collateral Debt Obligations qui n’étaient autres que des « valises » de titres financiers allant des bons d’état très sûrs aux titres subprimes « pourris »). De plus, remettre en cause une notation AAA nécessite une extrême connaissance et peu d’analystes se risquent à une telle évaluation car il suffit de profiter de la vague en achetant massivement, comme tout le monde, en espérant revendre au bon moment et se débarrasser de ses titres. Conclusion :Ces exemples illustrent le fait que les cycles économiques dépendent également des fluctuations visibles des comportements de chacun notamment leur écart par rapport aux principes de bonne conduite. La culture peut varier avec le temps pour faciliter ou renforcer les comportements agressifs notamment en termes de concurrence. De par la difficulté à quantifier de tels changements culturels et le dépassement de la sphère économique par cette problématique, ils ne sont que rarement reliés par les économistes aux cycles économiques. Ils devraient l’être. Exemple 1 : aux Etats-Unis pendant les années folles (1920s), le non-respect de la loi était largement encouragé par l’échec prévisible de la prohibition. Le non-respect de la loi s’était généralisé, sans aucun lien avec la probabilité d’être sanctionné. Exemple 2 : on peut évoquer l’évolution depuis le Contract Brige (jeu de cartes sans argent qui favorise l’entraide et les compétences sociales) jusqu’au Poker Texas Hold’em d’aujourd’hui ( les gens suivent une stratégie individualiste et jouent pour de l’argent). Bien sûr nous savons qu’il peut ne pas y avoir de lien catégorique entre ce qui se passe sur le tapis de carte et se qui a lieu dans l’économie. Mais si les jeux de cartes plébiscités par des millions de personnes ont réussi à modifier la notion de succès et de déception, ne serions-nous pas naïfs de considérer que de tels changements n’ont pas lieu dans la sphère commerciale ? Thibault Ferrand Tu as aimé l'article ? Tu peux le partager sur Facebook, Twitter et Google+. | ||||
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