Keynes : l’esprit animal

JM Keynes Keynes : lesprit animal
Outre la cause due à la spéculation, l’instabilité économique trouve une autre cause, inhérente celle-ci à la nature humaine, dans le fait qu’une grande partie de nos initiatives dans l’ordre du bien, de l’agréable ou de l’utile procèdent plus d’un optimisme spontané que d’une prévision mathématique. Lorsqu’il faut un long délai pour qu’elles produisent leur plein effet, nos décisions de faire quelque chose de positif doivent être considérées pour la plupart comme une manifestation de notre enthousiasme naturel, comme l’effet d’un besoin instinctif d’agir plutôt que de ne rien faire, et non comme le résultat d’une moyenne pondérée de bénéfices numériques multipliés par des probabilités numériques. L’entreprise ne fait croire qu’à elle-même que le principal moteur de son activité réside dans les affirmations de son prospectus, si sincères qu’elles puissent être. Le calcul exact des bénéfices à venir y joue un rôle à peine plus grand que dans une expédition au Pôle Sud. Aussi bien, si l’enthousiasme faiblit, si l’optimisme naturel chancelle, et si par suite on est abandonné au seul ressort de la prévision mathématique, l’entreprise s’évanouit et meurt, alors que les craintes de pertes peuvent être aussi dépourvues de base logique que l’étaient auparavant les espoirs de profit. On a raison de dire que l’entreprise suscitée par la foi dans l’avenir bénéficie à la communauté tout entière. Mais, pour que l’initiative individuelle lui donne une activité suffisante, il faut que la prévision rationnelle soit secondée et soutenue par l’enthousiasme.
De même que l’homme valide chasse la pensée de la mort, l’optimisme fait oublier aux pionniers l’idée de la ruine finale qui les attend souvent, l’expérience ne leur laissant à cet égard pas plus d’illusion qu’à nous-mêmes.

Malheureusement, ceci ne signifie pas seulement que les crises et les dépressions peuvent atteindre une ampleur excessive, mais encore que la prospérité économique est trop étroitement subordonnée à l’existence d’un climat politique et social qui agrée à la moyenne des hommes d’affaires. Lorsque la crainte d’un gouvernement travailliste ou d’un « New Deal » restreint l’entreprise, cette situation n’est pas forcément la conséquence de prévisions rationnelles ou de manœuvres inspirées par des fins politiques, elle peut être simplement l’effet d’un renversement de la délicate balance de l’optimisme naturel. Lorsqu’on examine les perspectives de l’investissement, il faut donc tenir compte des nerfs et des humeurs, des digestions même et des réactions au climat des personnes dont l’activité spontanée les gouverne en grande partie. Ne nous hâtons pas de conclure que toute chose dépend de fluctuations psychologiques irraisonnées. Au contraire, l’état de la prévision à long terme est souvent assez stable; et, lors même qu’il ne l’est pas, les autres facteurs tendent à se compenser. Ce que nous voulons simplement rappeler, c’est que les décisions humaines engageant l’avenir sur le plan personnel, politique ou économique ne peuvent être inspirées par une stricte prévision mathématique, puisque la base d’une telle prévision n’existe pas ; c’est que notre besoin inné d’activité constitue le véritable moteur des affaires, notre intelligence choisissant de son mieux entre les solutions possibles, calculant chaque fois qu’elle le peut, mais se trouvant souvent désarmée devant le caprice, le sentiment ou la chance.

 Keynes : lesprit animal Keynes : lesprit animal

John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Livre IV (L’incitation à investir), Chapitre XII (L’état de la prévision a long terme), partie VII

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