
Où sommes-nous ? Dans quel coin de terre béni nous a transportés le songe d’Oblomoff ? Quelle admirable contrée !
Là, il est vrai, point de mer, ni de hautes montagnes, ni de rochers, ni d’abîmes, ni de sombres forêts : rien de grandiose, de sauvage, d’austère.
Et à quoi bon le sauvage et le grandiose ? La mer, par exemple ? Dieu la bénisse ! Elle n’apporte à l’homme que mélancolie : en la contemplant on a envie de pleurer. L’âme reste interdite d’effroi devant la nappe immense des eaux : l’homme ne trouve rien pour reposer son regard fatigué par la monotonie, de l’infini tableau.
Le roulement et le mugissement furieux des vagues n’ont rien de caressant pour sa faible oreille ; toujours les vagues répètent, depuis l’origine du monde, leurs mêmes strophes, au sens lugubre et mystérieux, et toujours on entend le même gémissement et les mêmes plaintes, semblables aux plaintes d’un
monstre voué à d’éternels tourments : on dirait les voix perçantes et sinistres des âmes en peine.
Sur ses bords point d’oiseaux qui gazouillent ; seulement des mouettes silencieuses, comme des condamnées, qui voltigent tristement le long du rivage et tournoient au-dessus des ondes.
Le rugissement de la bête féroce est faible, devant ces clameurs de la nature, la voix de l’homme est étouffée, et l’homme lui-même semble si petit, si impuissant ! il s’efface si complètement dans les menus détails de l’immense tableau ! C’est pour cela peut-être que la contemplation de la mer lui est si pénible.
Non, Dieu la bénisse, la mer ! Même dans son calme et dans son immobilité, elle n’inspire aucun doux sentiment à l’âme : dans l’ondulation à peine sensible de la masse d’eau, l’homme voit toujours la même puissance extraordinaire, quoique endormie, qui en d’autres instants raille si amèrement son orgueilleuse volonté et ensevelit si profondément, avec ses audacieux desseins, le fruit de ses labeurs et de ses peines.
Les montagnes et les abîmes n’ont pas été non plus créés pour l’agrément de l’homme. Ils sont terribles et menaçants comme les dents et les griffes que la bête féroce sort et dirige contre lui ; ils lui rappellent trop vivement sa nature mortelle et le frappent d’angoisse et de crainte pour sa vie.
 
Ivan Gontcharov, Oblomov, 1859, Ch IX – Traduction originale
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