
Dans la première partie de l’entreprise, une idée neuve à réinventer , nous avons vu qu’il n’était pas aisé de définir précisément l’entreprise sans s’exposer à des obstacles difficiles à surmonter. L’entreprise est avant tout représentation, relève du concept plus que d’une réalité singulière.
De plus, le lien étroit, admis par tous, entre entreprise et marché n’est pas si évident, ils paraissent même sous de nombreux aspects comme deux dynamiques antagonistes.
Enfin, dans la lignée de Solé, nous avons considérée l’entreprise non comme une entité mais comme une force organisatrice. Ce billet examinera plus en détail les implications de l’émergence de l’Entreprise-Monde.
L’Entreprise-monde : un nouveau bonheur
Revenons sur cette notion de monde. Qu’est ce qu’un monde ? Pour Andreù Solé, un monde est une conception du bonheur. Chaque nouveau monde est une réinvention du bonheur. Appelons bonheur la meilleure manière de vivre, vivre dans son acception la plus large : parler, manger, s’habiller, saluer, faire l’amour, croire, rever, etc.
Le bonheur relève ainsi d’une conception totalement arbitraire de la bonne manière de vivre et l’histoire humaine d’une succession sans fin de créations et de disparitions de mondes (babylonien, grec, romain, aztèque, soviétique, etc.).
Dans l’Entreprise-Monde, le bonheur, c’est satisfaire ses besoins. Et pour satisfaire nos besoins, nous travaillons. Nous travaillons pour gagner l’argent qui nous permettra d’acheter les biens et services qui satisferont nos besoins. La bonne manière, croyons-nous, celle qui garantit l’efficacité, consiste à s’organiser selon un schéma hiérarchique avec des dirigeants et des dirigés (remarquons que le “dirigeant d’entreprise” est dirigé par les propriétaires de l’entreprise). En outre, nous cherchons la nouveauté car nous croyons que ce qui est nouveau est supérieur. Nos besoins étant évolutifs et illimités, nous avons toujours de nouveaux besoins, et comme un besoin est un manque, finalement nous sommes constamment frustrés. Un petit air de Schopenhauer, n’est ce pas ?
Être frustré, voici le bonheur de notre monde.
La conclusion parait révoltante, mais n’est-ce pas pourtant ce que l’on observe autour de nous et en nous ? N’avez-vous pas envie d’une voiture, d’un grand écran, d’un e-reader, d’un ampli, d’une piscine, d’une maison. Et si vous du côtés des plus nantis, ne désirez-vous pas quelque chose de mieux, de plus grand, de plus puissant, de meilleure qualité, de plus beau ?
Quelle serait la réaction des Grecs du temps de Périclès en considérant cette association travail-bonheur ?
Et pour nous rappeler que l’Homme n’est pas a fortiori un être de besoin, il nous faut considérer d’autres façons de vivre :
Nous sommes un peuple heureux. Nous avons tout ce qu’il nous faut : de la nourriture, nous avons suffisamment d’eau, nous avons aussi de l’amour et la liberté [...]. Ma vie me plaît. Je suis fier d’être Bushman, je suis heureux de faire partie de cette famille et de ce peuple [...]. Mais, bien sûr, oui j’ai peur qu’un jour les Blancs, les gens qui travaillent, viennent et prennent nos terres.”
(extrait de la réponse d’un Bushman dans A la sueur de ton front, réalisé par José Maldavsky et Frédéric Tonolli).
Il existe une relation fondamentale entre le bonheur de ce monde et l’entreprise. C’est elle qui crée constamment de nouveaux besoins, par du marketing toujours plus efficace et précis.
L’entreprise est une machine à insatisfaire, elle produit la frustration qui porte notre monde. La plupart des habitants de ce monde travailent dans des entreprises afin de toucher un salaire qui leur permet d’acheter des marchandises à des entreprises, pour satisfaire leurs besoins.
On dit que l’entreprise est une communauté. Elle apparait plutôt comme une fragile association d’individus ; c’est une organisation qui stimule l’individualisme. L’entreprise met en concurrence les humains.
Quand ce type de bonheur est-il né ? Selon Solé, c’est pendant la “véritable renaissance de l’Europe” (du XIe au XIIIe) qu’elle apparait, avec l’émergence, notamment en Flandres et en Toscane, de l’industrie textile. (notons d’ailleurs que les grèves de salariés éclatent dès le XIVe dans cette industrie).
Au départ, au XIe, l’Eglise résiste à l’émergence de ce nouveau bonheur. Elle traite les premiers salariés des mercenaires (Jacques le Goff), en se référant à Saint-Augustin pour rappeler que c’est folie que d’être attaché aux biens terrestres, que les humains ne peuvent pas trouver le bonheur sur terre et que c’est dans l’Au-delà, près de Dieu, que réside la vraie félicité.
Bientôt, l’Eglise faiblit dans sa condamnation, elle accompagne le mouvement mais sans jamais pleinement y adhérer et le nouveau bonheur supplante celui qu’elle avait diffusé. A la promesse d’une félicité céleste éternelle, notre monde a substitué la frustration inhérente à la recherche d’un bonheur terrestre éphémère.
Rappelons au passage que si la peur fondamentale de l’Eglise-monde était l’enfer, l’Entreprise-monde a aussi la sienne, c’est le chômage.
Un monde organisé toujours davantage par et pour l’entreprise

Solé nomme ce processus anthropologique l’entreprisation du monde.
Et d’en donner cinq manifestations majeures.
1. L’expansion géographique
Née en Europe, l’entreprise s’est répandue sur le reste de la planète. L’effondrement du bloc soviétique et le basculement de la Chine ont scellé sa suprématie. Combien de pays sur terre n’ont pas aujourd’hui d’entreprises privées ? Le développement de grands groupes distribuant leurs produits dans toujours davantage de pays se révèle facteur d’une standardisation planétaire inconnue dans l’histoire humaine. La mondialisation est un moment de l’entreprisation du monde.
2. L’accroissement des activités et relations humaines prises en charge par l’entreprise
Depuis les années 80s, les vagues de privatisation ont entrainé le retrait des monopoles d’entreprises publiques (en France à partir de 1986), dans la majorité des pays de la planète. Mais l’entreprise ne s’étend pas sur la seule sphère de l’Etat, elle se greffe sur des activités traditionnelles, associative et de anciennement gré à gré.
Les clubs sportifs sont transformés en sociétés anonymes cotées en bourse. L’armée fait appel à des mercenaires, salariés d’entreprises spécialisées en sécurité. Les plats cuisinés sont produits par l’industrie agro-alimentaire, remplaçant bien souvent une activité sociale élémentaire, la cuisine. Les maisons de retraites sont des entreprises. Les systèmes de capitalisations remplacent progressivement la redistribution assurée par l’Etat.
Cette extension du domaine de l’entreprise est souvent accompagnée de l’augmentation de la proportion des salariés des entreprises dans la population active. A titre d’exemple, près de 80% des Français en âge de travailler travaillent dans des entreprises.
3. L’imposition comme modèle
Les organisations et activités humaines prennent de manière croissante l’entreprise en référence, comme étalon.
Le langage, les méthodes, les techniques, les pratiques, les modes d’organisation sont calqués sur l’entreprise. Il faut “benchmarker”, suivre des “best practices”, définir des “metrics”, faire des “business plans” pour ne pas voir ses initiatives stigmatisées, traitées d’amateurismes, par opposition au professionnalisme vers lequel nous sommes exhorter de tendre.
4. L’augmentation de l’emprise de l’entreprise sur la vie humaine à l’intérieur de celle-ci
En France ce phénomène a été étudié notamment par Nicole Aubert, Eugène Enriquez et Vincent de Gaulejac.
Nicole Aubert distingue trois étapes du management de l’entreprise (1994) :
- d’abord on cherche à discipliner la main-d’œuvre, à obtenir la bonne réalisation des tâches demandées et à contrôler les comportements -c’est le management des corps cher à Frédéric Taylor,
- puis on rentre dans le management des cœurs avec le mouvement des Relations Humaines qui démarre dans les années 30s aux Etats-Unis. Le contrôle se déplace du registre des corps à celui de l’affectif ; on essaie de comprendre de quelle façon la dimension affective opère dans l’entreprise et percer les secrets de la motivation,
- enfin on rentre dans le management de l’imaginaire. “Tous les éléments cognitifs et affectifs de l’imaginaire individuel -les idées, les fantasmes, les désirs, les ambitions, les sublimations, les mécanismes de défense..- sont utilisés par l’entreprise pour orienter les comportements et infléchir les personnalités en vue d’en retirer énergie et productivité. [...] Dans l’entreprise “managinaire”, il s’agit de produire l’adhésion de tous par l’intériorisation des valeurs, des objectifs et de la logique de l’entreprise. [...] Il faut que le salarié y soit subjectivement comme une partie du tout, comme un atome de la matière. Les entreprises veulent des gens passionnés, qui s’investissent à fond”.
La périodisation est discutable mais le constat indéniable : l’entreprise accroît son influence sur les Hommes qui la composent.
5. L’emprise grandissante de la vie de l’entreprise sur la vie humaine à l’extérieur de celle-ci
Les produits et services que nous consommons sont de moins en moins produits par des travailleurs indépendants, développés dans l’atelier d’artisans ou le fait d’activités familiales. Notre mode de vie est toujours plus fabriqué par l’entreprise. Nos relations au temps et à l’espace sont toujours plus organisées par les entreprises, par leurs horaires et leur localisation.
L’Entreprise-monde est-il à son apogée ?

Pour conclure cette note en deux volets, permettez-moi de m’interroger sur les rapports entre la technologie et l’entreprise et sur le futur de l’entreprise. La technologie m’apparait être un vecteur incroyable d’évolutions des modes d’organisation sociale et plus globalement des rapports humains. Je ne développerai pas ce point, il sera étudié plus en profondeur dans un prochain billet. Néanmoins, il faut souligner l’influence des technologies sur nos modes de production, nos inter-dépendances et nos représentations des possibles -du bonheur pour reprendre Solé.
L’entreprise semble relever d’un ordonnancement conjoncturel, éphémère.
Il est donc nécessaire de s’interroger sur la pérennité du modèle tel que nous le connaissons.
L’entreprise semble ne plus pouvoir gagner drastiquement d’influence sur la vie humaine. Vit-on l’apogée de l’Entreprise ?
Et si cela est le cas, combien de temps cette apogée va-t-elle durer sans traverser une crise ?
Une nouvelle force organisatrice va-t-elle apparaitre ? Quel sera le nouveau monde ?
Je vous invite à consulter le débat passionnant mais bien trop bref entre Chomsky et Foucault, en 1971, sur la justice et le pouvoir, qui n’est pas sans lien avec ces dernières interrogations.
Ce qu’il faut retenir
- bien plus qu’une entité économique, l’entreprise produit et diffuse une nouvelle conception du bonheur,
- le monde est influencé et organisé de plus en plus par et pour l’entreprise,
- événement anthropologique, elle a créé un homme nouveau,
- l’entreprise peut être une force d’organisation éphémère.
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