Le digital a bouleversé notre monde. Et l’utilisation de Facebook n’est que la pointe visible de l’iceberg.
Ben Horrowitz, capital-risqueur chez Andreessen Horowitz nous rappelait dans un débat avec Steve Blank, entrepreneur aguerri (8 startups crées), auteur et enseignant à Berkeley et Columbia, que les coûts de développement d’application ont diminué par 100, que la productivité a été multipliée par 10 et que le marché de l’économie numérique est 50 fois plus large que pendant les années 2000.
Mais surtout, il montre que le secteur du logiciel a révolutionné en profondeur le tissu économique traditionnel : les médias, la distribution de musique, la radio, les films d’animation, le marketing direct, les RH, les process commerciaux, la TV et bientôt les hydrocarbures, la finance et le commerce de proximité).
Daniel Cohen n’hésite pas à qualifier le digital de 3ème révolution industrielle : “deux siècles après une première révolution industrielle qui a créé le chemin de fer, un siècle après la seconde révolution industrielle qui a produit la voiture et l’avion, nous nous engageons inexorablement dans une révolution qui fait de chacun de nous le moteur immobile d’une infinité de déplacements virtuels : la révolution informatique” (Trois leçons sur la société post-industrielle).
Ce n’est pas vraiment discutable, le digital a bouleversé notre monde.
Mais ce n’est pas la question.
Le numérique nous permet des créations peu envisageables auparavant ; il nous permet en fait de revenir aux fondamentaux, de se libérer des contingences matérielles, de s’interroger sur la valeur, le travail, le rôle de la monnaie. Le digital, considéré ici comme un catalyseur progressiste, est, contrairement à ce qu’on entend, une opportunité immense pour repenser la finalité économique. Entrons dans le vif du sujet.
1. Le digital créé-t-il des emplois ?
Nous avons tous en tête l’étude McKinsey, commanditée par Google, publiée l’année passée (en mars 2011). Elle visait à analyser l’impact de la filière Internet sur l’économie française (la filière internet comprise comme le regroupement des activités de télécommunication par IP, activités informatiques (matériel et logiciel) liée à internet et activité économique ayant le web pour support telles que e-commerce et publicité en ligne)
En 3 minutes ça donne ça :
Ce qu’on retient :
– 2 foyers français sur 3 sont connectés à Internet
– Internet contribue à 60 milliards d’euros au PIB français, ce qui représente déjà en 2009, 3,2% du PIB, soit plus que des secteurs clefs de l’économie française comme l’énergie, les transports ou l’agriculture (en valeur ajoutée).
– 20% de la croissance de la productivité entre 2005 et 2009, employant directement 700 000 personnes.
Alors vous vous direz ici : affaire pliée, le digital nous enrichit. CQFD. Merci Brocooli.
Pourtant, Hubert Guillaud, le rédacteur en chef d’Internet Actu (au passage je vous conseille d’ajouter le site dans vos favoris ou votre lecteur RSS) le met en doute. Et si l’économie numérique créeait des emplois à forts revenus mais en produisaient bien moins que ce qu’elles détruisaient dans son processus schumpéterien ? Et si cette nouvelle forme de destruction créatrice crééait peu et détruisait beaucoup ?
2. Entreprises du digital et emplois
Pour expliquer ce phénomène, il faut se pencher sur les petites et moyennes entreprises qui représentent entre 95 et 97% des formes d’entreprises et qui assurent entre 60 et 70% des emplois dans les pays de l’OCDE (étude OCDE, 2007. Et pour notre propos, se pencher en particulier sur ce que l’on nomme “startup”, avec plus ou moins de précision (est-ce que Critéo est encore une startup ?). Ou plutôt, se pencher sur ce les startups et les entreprises du numérique qui ont été des startups. Bref, les entreprises du digital.
Et ce que nous dit Andy Grove, ancien PDG d’Intel:
Les startups sont des choses merveilleuses, mais elles ne peuvent pas augmenter d’elles même l’emploi dans la technologie. Ce qui importe n’est pas uniquement le début mythique dans le garage, c’est aussi le moment où l’entreprise passe du prototype à la production de masse. C’est le moment de passage à l’échelle. […]. Cette phase ne se produit plus aux Etats-Unis [et dans les pays occidentaux plus largement]. Tant que ce sera le cas, injecter des financements pour accompagner les startups qui délocalisent leurs fabrications ne permettra jamais des retours positifs sur l’emploi de nos pays.
A cela, Alexis Mons, VP Strategy d’Emakina rétorque que ce type d’analyse est myope, qu’il est impératif d’arrêter de réflechir en silos. Condamner une entreprise qui n’emploit pas assez de salariés sur le sol national est un non sens ; “dans le digital, on ne créé pas seulement une entreprise, on créé un marché”. Il ne faut pas regarder le nombre de salariés chez Facebook, il faut considérer le nombre d’emplois créés dans l’écosystème autour de Facebook. Apple a tenté de le mesurer et les chiffres sont significatifs : aux Etats-Unis, la firme emploie environ 50 000 salariés mais les emplois créés autour de l’écosystème Apple, entre le développement informatique, la maintenance et la fabrication, la recherche scientifique, les services techniques, les ventes, le transport et les soins médicaux (sic) , les emplois créés indirectement aux Etats-Unis sont évalués à 514 000 (site officiel). Un rapport de 1 à 10. Alexis nous invite à oublier “l’idée de méga-multinationales avec des divisions de travailleur […] l’économie moderne est une pyramide inversée, pas une pyramide classique”.
3. L’emploi de manière macroéconomique
Mais Hubert Guillaud s’interroge sur la réalité de ces chiffres de manière macroéconomique.
Il faut repartir par l’analyse de Solow, prix Nobel d’économie 1987. Celui-ci affirme que le progrès technologique a toujours créé du chômage durant une période d’adaptation, et que l’emploi a toujours fini par repartir à la hausse, suite à ces phases.
Jusque là, rien d’inquiétant, le numérique détruit des emplois, il en recréé plus tard. Le temps de reconstruire un tissu économique dense et de donner le temps d’adaptation aux salariés.
Hubert Guillaud nous rappelle pourtant que certains économistes contemporains comme Erik Brynjolfsson ou Brian Arthur affirment que cette règle empirique pourrait ne plus fonctionner ; le numérique est suceptible de changer les règles du jeu : les progrès techniques pourraient ne pas se répercuter mécaniquement sur le niveau des emplois.
Ces auteurs soulignent que de 2000 à 2007, le produit intérieur brut et la productivité américains ont augmenté plus vite qu’ils ne l’avaient fait durant toutes les autres décennies depuis les années 60, alors que la croissance de l’emploi est restée relativement faible. Les progrès dans l’automatisation de travail liée à la robotisation et à la logicielisation des tâches, se déploient à un rythme si rapide, que les travailleurs auraient du mal à s’adapter au changement.

Dans cette image, on se rend compte que malgré la hausse de la productivité incroyable de la décennie 2000–2010, les Etats-Unis ont globalement perdus des emplois, contrairement à toutes les décennies précédentes depuis les années 60s. (image du bureau des statistiques du travail américain et la Technology Review)
Il y a au moins 3 façons de donner du sens à ces chiffres :
- Le premier, c’est de se dire que nous n’avons peut-être pas encore eu le temps de nous adapter structurellement à l’ère du digital.
La formation initiale n’est pas en phase avec les impératifs du numérique, la formation continue est insuffisante, l’inertie de la défiance est en pleine action (un symptome intéressant, la condamnation systèmatique de l’informatique et d’internet par les médias : Internet est un repère de pédophiles, les gens sont violents à cause des jeux vidéos, l’informatique est à la source de l’obésité et pousse les gens à vivre dans leurs caves, les terroristes communiquent à cause de la toile, Facebook vole nos enfants et Meetic est cause de tous les adultères).
Et de se rappeler que la durée du cycle économique relié traditionnellement à la déstruction créatrice schumpeterienne est estimé à 40 et 60 ans, comme l’a montré l’économiste Kondratieff. Donc ces chiffres peuvent ne rien vouloir dire sur l’effet structurel du digital sur l’emploi.
En fait, c’est ce que prescrivent Brynjolfsson et McAfee, pour eux la technologie détruit de l’emploi sur la dernière décenie, et pour que cela cesse, il faut utiliser la technologie à cette fin, notamment en l’orientant sur l’éducation (cf mon billet chez Jean-Noël Chaintreuil sur les challenges de l’éducation).
– Le second, c’est de se dire qu’effectivement la technologie détruit l’emploi et que c’est un tragédie. Pour juguler cette fuite, il faut que l’Etat intervienne. Les plus passéistes voudront freiner l’essor technologique, les autres augmenter le protectionnisme.
– Le troisième, c’est de se dire que la technologie détruit de l’emploi mais que ce n’est pas forcémenet un mal en soi. Alors bien évidemment, on pourra protester sur le cynisme apparent de cette remarque. Mais, l’idée n’est bien évidemment pas de se réjouir du chômage de certains, encore moins de la tendance engendrée par le digital à l’accroissement de la polarisation des revenus. Non bien au contraire.
4. Revenir aux fondamentaux de l’économie
Je vais reprendre une équivalence passionnantequi à mon sens illustre parfaitement la finalité du progrès technique.
La question que soulève l’auteur est la suivante : combien faudrait-il d’esclave moderne si nous n’avions pas d’électricité (ou d’énergie fossile) pour assurer la production d’énergie que nous consommons dans notre vie quotidienne ?
Il calcule donc le besoin en énergie de l’esclave (par jour, 2,3 kWh au repos et environ 5 en activité phusique) et la restitution en énergie mécanique (de 0,05 à 0,5 kWh sur la même période) pour trouver des “équivalent esclaves” à nos consommations quotidiennes.
Et après un calcul approximatif mais sensé, il estime les consommations d’énergie pour l’année 2000 correspond à une production d’environ 100 esclaves par français. En 2000 ! Imaginez aujourd’hui.
Pourquoi cette analogie ?
Parce que le digital, comme tout progrès technique, doit être remis à la lumière de l’opportunité qu’il représente. Dans l’absolu, si le numérique supprimait des emplois car il permettait d’économiser du temps humain pour répondre à nos besoins matériels, alors nous pouvons aussi nous réjouir de la baisse de l’emploi.
La puissance mécanique mise à notre disposition par l’apparition des tracteurs et autres moissonneuses-batteuses dans l’agriculture représente l’équivalent de 20 paysans par Français (un tracteur de 70 kW développe la même puissance que 100 chevaux, ou 1000 hommes). C’est la raison pour laquelle la production alimentaire a pu être multipliée par 3 à 4 depuis la fin de la seconde guerre mondiale avec un nombre d’agriculteurs divisé par 10 dans le même temps : les “esclaves mécaniques” — permis par le pétrole — ont remplacé les travailleurs humains !
Il y a moins de paysans ; ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle. Ce qui importe c’est de savoir repenser l’économie et sa finalité à mesure des transformations de son tissu. Si la productivité continue à s’accroître, que nous trouvons des réponses durables aux enjeux énergétiques, alors tant mieux si l’emploi diminue, tant que cette diminution n’est pas subie, qu’elle est accompagnée d’une politique de redistribution juste et efficace.
Et si la baisse de l’emploi était la solution pour réinventer les destinées individuelles et combattre les maux contomporains : la perte de sens, le stress, la fatigue émotionnelle ?
Souvenons nous les mots de Keynes, figure majeure de la pensée économique :
Le problème économique sera refoulé à la place qui lui revient : l’arrière-plan ; et que le champ de bataille de nos coeurs et de nos têtes sera occupé, ou plutôt réoccupé par nos véritables problèmes, ceux de la vie et des relations entre les hommes, ceux des créations de l’esprit, ceux du comportement et de la religion”. (Keynes, La pauvreté en abondance)
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C’est vrai qu’il est pas évident de savoir si le numérique crée de l’emploi ou en fait perdre. Moi personnellement je pense qu’il permet d’améliorer les postes existants, et que chacun peut y trouver son compte. Je suis pour le progrès et pour l’amélioration du mode de vie.
[…] L’effet de l’économie numérique sur l’emploi Mais surtout, il montre que le secteur du logiciel a révolutionné en profondeur le tissu économique traditionnel : les médias, la distribution de musique, la radio, les films d’animation, le marketing direct, les RH, les process commerciaux, la TV et bientôt les hydrocarbures, la finance et le commerce de proximité). […]
Le propos n’est pas de remettre en question les apports de l’industrialisation. Bien sûr qu’ils en ont eu, sur la productivité et l’emploi. Tout comme le numérique a également créé de l’emploi. Ce que disent néanmoins Brian Arthur ou Eric Brynjolfsson, c’est que nous sommes en train (peut-être) de passer à une autre étape… Que l’automatisation (robotique et logicielle) nous permettent d’atteindre une course de productivité sans emploi ou plutôt sans emploi à hauteur équivalente de ceux qu’elle détruit.
Comme tu le dis, si nous étions capables de réinventer des politiques de redistribution justes et efficaces, cela ne serait peut-être pas un problème. Mais ce n’est pas ce que nous voyons, avec l’enrichissement comme jamais des plus riches et l’appauvrissement des plus pauvres. Nous ne combattons pas les maux du travail contemporains, nous les accroissons pour ceux qui travaillent comme pour ceux qui ne travaillent pas. Le problème est toujours de savoir si la croissance profite à un maximum de gens ou pas et de ce côté là, les indicateurs sont plutôt au rouge. Est-ce une étape ou une nouvelle donne ? Combien de temps va-t-elle durée ? … Je n’ai pas la réponse.
Ah, oui, je ne suis pas sûr que les non échanges ou les échanges informels soient vraiment des fondamentaux de l’économie. Au contraire. Depuis toujours, les économistes s’en moquent. Ils ne prennent en compte que la valeur des échanges (en niant également au passage leurs effets, notamment écologiques). Le PIB étant notamment l’une des pires mesures qui soit. Donc si les fondamentaux ne sont pas pris en compte par l’économie, je ne suis pas sûr que cela serve d’y revenir ;-)
@Hubert oui, je ne faisais pas du tout de pétition de principe pour dire qu’il y avait une remise en question des apports de l’industrialisation, simplement de déconnecter le lien “plus d’emploi — plus de bien être” par défaut en suggérant que la technologie peut en soi diminuer l’emploi et contribuer à plus de bien être (et de valeur).
Et certes, je crois que nous sommes absolument d’accord : a posteriori, le débat sur le progrès technique doit s’ancrer dans une discussion sur les modèles de société, en insistant sur la question centrale de la redistribution des richesses créées.
Je ne suis pas d’accord avec toi sur la question de l’échange, des fondamentaux et de l’écologie.
1. Les échanges sont dans l’ADN de l’économie, depuis Aristote (sur les questions de monnaie et de troc notamment), en passant par Smith (la spécialisation repose sur l’échange), puis plus tardivement avec la reprise des analyses de Malinowski sur l’échange de colliers (soulava) et coquillages (mwali), mais aussi Ricardo (la division internationale est avant tout une question d’échange). C’est impossible de déconnecter économie et échanges.
Que le prisme du PIB (avec ses nombreuses imperfections, même si je ne suis pas sur que ce soit un des pires agrégats) soit adopté massivement dans les études aujourd’hui ne veut rien dire des fondamentaux de l’économie.
2. De même, les économistes ne se moquent absolument pas de l’écologie, même les libéraux s’y intéressent (je pense à Coase et son analyse sur les externalités) ; ils ont certainement minimisé la question mais la question est au coeur des recherches économique contemporaine.
3. Je ne comprends pas non plus ton “donc si les fondamentaux ne sont pas pris en compte, il ne faut pas y revenir”, c’est justement parce qu’ils ont été longtemps ignoré (avec les effets empiriques constatés qui n’étaient pas prévus par la théorie.. car ignorés) que des auteurs s’y sont penchés (sur les fondamentaux) et les réintègrent petit à petit dans la discipline. C’est le sens du progrès scientifique, tenter de converger par itération vers le réel ; le cas des externalités est parlant, la remise en question des postulats de l’homo oeconomicus aussi.
Je pense que nous n’avons pas la même lecture des fondamentaux de l’économie alors. Je dois avoir plutôt des lectures qui me poussent à être critique vis-à-vis de l’économie. La lecture des “externalités” par exemple me convainc assez peu (c’est très insuffisant et ça demeure des “externalités” alors que les conséquences de l’économie pétrodépendante sur notre écosystème n’est pas une “externalité”). Depuis son origine, l’économie tend à mesurer les échanges marchands et a longtemps ignoré tous les autres (ou ceux qu’elle n’a pas voulu prendre en compte, comme le bilan de l’extraction des ressources fossiles à long terme). Ca change un peu… certes. Or j’ai tendance à penser que ce qui n’est pas marchand est justement fondamental. C’est en cela que je ne partage pas les mêmes fondamentaux avec les économistes. ;-) — mais bon, je ne suis absolument spécialiste de rien… ;-)
[…] Un peu de théorie: l´effect de l´économie numérique sur l´emp… […]
L’effet de l’économie numérique sur l’emploi http://www.brocooli.com/effet-de-economie-numerique-sur-emploi/ Dans la perspective vécue ces dernières années à l’échelon Europe par nombre d’entreprises obligées de restreindre leur offre d’emploi et conséquemment d’accélérer les processus de déflation en cascade, cette dite “économie globale” envisagée par les prophètes de la Toile ou du Web semble encore pour un grand nombre d’employé(e)s ou de travailleurs(euses) un rébus improbable.
Si la vie quotidienne en chômage était envisagée comme un “jeu de société” type Monopoly, ce serait pour un grand nombre d’entre ceux(celles)-là sans aucun doute moins cruel.., mais les starts-ups et leurs coaches Homo Oeconomicus (publication chez Albin Michel éditeur, auteur Daniel Cohen) cotisent-ils à la Sécurité sociale en proportion telle que les reconversions soient intégrées, poursuivies, volontairement accomplies dans une optique résolument anti-déterministe? En l’état actuel de la question c’est fort improbable à mon sens. Au lieu de se “renvoyer la balle” comme des autistes sourds, aveugles, et muets dans leur phraséologie redondante les décideurs économiques devraient repenser ce problème d’expansion en y mettant une énergie accrue: car le pire serait que le lien social soit profondément mis en péril par les pertes d’identité, les suicides, les propensions à la délinquance. (commentaire rediffusé sur Twitter par @PapyGeno)