Donner son avis : une responsabilité sous-estimée

Je profite du trou d’air provoqué par mon billet sur , l’omniprésence de la pensée unique dans le Web pour soulever une question qui m’est chère : comment appréhender la prise de parole publique ? .

Le but du billet n’est surement pas de produire une effusion stérile de rhétorique, et n’ambitionne pas d’y apporter une réponse.
Simplement, il est important d’une part de prendre conscience de notre liberté de choix face au dilemme de l’engagement et de prendre la mesure de la responsabilité de nos actions, dans le monde physique et virtuel, dans vos discussions avec vos pairs, vos collègues et votre famille mais aussi sur la toile, via ce que vous mettez en avant, ce que vous commentez, ce que vous soutenez.

Alors qu’Internet nous fournit une caisse de résonance incroyable, la question du sens de nos actions est d’autant plus importante que notre utilisation des outils à notre disposition nous paraît absolument anodine.

Chaque clic sur un bouton “Like” a une incidence, et il est grand temps de s’en souvenir et d’en discuter. L’économie de l’abondance repose avant tout sur une économie de la confiance, que nous modelons chaque instant via nos billets, nos commentaires, et nos partages.

1. Le leurre de la vérité

les lumieres1 Donner son avis : une responsabilité sous estimée

Il existe, et a toujours existé, une tension entre volonté de démystification et volonté de probité.

Cette dialectique est incroyablement prégnante à partir du collège. Les professeurs nous demandent d’appréhender des phénomènes et de leur donner du sens. Jusqu’à la fin des études, nous sommes plongés dans cet état de recherche permanente de découverte de ce qui est, du fonctionnement des choses.

Lors de mon passage au collège, je me souviens l’avoir associé à notre ADN français, lorsque ma prof’ nous présentait les écrits des Lumières, en se focalisant, naturellement, sur nos ancêtres de l’hexagone, de Voltaire à Rousseau, en passant par Diderot, Montesquieu et d’Alembert. Nous devions lutter contre l’obscurantisme en conceptualisant le monde qui nous entoure, en faisant entrer différentes propositions dans une valse qui ne devait prendre fin que dans une tentative de détermination du vrai.

a. le Vrai inaccessible, simplement approchable par le truchement de l’incohérence
En découvrant Popper, au détour d’un texte, je réalisais avec effroi, que la détermination du Vrai n’était qu’un Graal inaccessible, qu’il était simplement possible de montrer la fausseté d’une loi, par incohérence de propositions.
Popper parle de principe de falsification : à défaut de pouvoir déterminer ce qui est vrai, il est possible de montrer ce qui ne l’est pas . Ainsi, la pensée humaine avance progressivement, par essais et erreurs. Une pensée scientifique, rigoureuse, est ainsi une pensée qui peut-être falsifiée, rien de plus.

Mais alors, malgré tous nos efforts, nous sommes condamnés à chercher l’erreur, à vérifier sans arrêt la validité de nos intuitions. Et la seule vraie avancée serait de montrer la fausseté de l’affirmation, au mieux, si notre proposition est juste, nous ne trouverons rien de faux… mais au final, nous stagnerons en apparence.
En soi, cette mission de lutte contre l’obscurantisme s’assimilerait finalement à un tâtonnement un peu myope.

b. penser l’action sans vérité : est-ce seulement possible ?

Alors oui, en philosophie des sciences (épistémologie), ce principe a fait couler beaucoup d’encre.
Mais quelle incidence pour celui qui ne s’engage pas dans la recherche ?
Deux impacts directs :
1. Si rien ne peut être considéré raisonnablement comme vrai, il est extrêmement compliqué de déterminer la justesse de ses convictions. (rapport amont : la source de nos convictions)
2. Si nous ne pouvons pas savoir si notre conviction est vraie, est-il légitime et raisonnable de s’y attacher ? L’engagement, de quelques formes qu’il puisse être, est-il soutenable ? (rapport aval : la pérennité et la légitimité de son l’engagement)

Concrètement : comment puis-je défendre une cause si je en sais pas si elle est juste et réelle.

c. une conceptualisation perverse
L’engagement repose sur une conception du monde et la conceptualisation est risquée. Un mot ne correspond pas souvent à une réalité tangible et au périmètre aisément déterminable, le concept est souvent une façon de comprendre un phénomène et de créer arbitrairement un “état de faits”.
Le “marché” me semble être un exemple parfait pour illustrer une abstraction considérée par la majorité comme une réalité.

Pire, face à une situation qui nous dérange, ne risque-t-on pas d’entériner justement un état combattu, par la pensée même de ce fait ? A l’instar du verdict d’un médecin qui rassure son patient en mettant un mot sur un mal, le recours au concept crée une impression de contrôle, comme si tout à coup l’équation se simplifiait. Si le concept de chômage est utile pour penser la politique publique, ne crée-t-il pas aussi (inutilement) un sentiment d’échec et de répulsion sociale pour celui qui n’occupe pas d’activité économique (tout en “le désirant”) ?

2. Prudence ou résignation ?

resignation Donner son avis : une responsabilité sous estimée

Alors, voilà, nous sommes conscients des implications de nos dires et de nos actions, en particulier sur le rôle du concept dans notre façon d’appréhender le monde et sur ses effets dans la sphère publique.
Nous savons donc qu’il est périlleux d’adopter une position tranchée car les dynamiques qui nous entourent sont LOIN d’être monolithiques ou indépendantes. Nous cessons de croire que nous savons, nous savons que nous sommes enfermés durablement dans la sphère de la foi (et ce n’est pas pour faire plaisir à nos Lumières).

Maintenant, quoi ?

Devons nous cesser de nous engager ? Après tout, nous pouvons amplifier ce que nous combattons et nous pouvons même créer des états peu désirables avec une motivation noble. Chacune de nos positions ne revient-elle au fond qu’à une production d’une nouvelle propagande, à la formation d’un nouveau mythe (cf ma définition du mythe) ? Le dilemme de l’engagement nous désarme-t-il de toute expression publique sensée ?
Cette issue ne nous paraît pas satisfaisante. Elle reviendrait un peu à éviter à tout prix le risque ; sortir est dangereux, pourtant je ne m’impose pas pour autant de rester enfermer. L’évitement du problème n’est pas une résolution en soi.

3. De la nécessité de la prudence et de la tempérance

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La solution la plus immédiate serait de suivre le chemin de la prudence et de la tempérance, être circonspect dans notre prise de position et dans nos avis. Et de contrebalancer chaque opinion, de ne pas omettre de replacer dans des perspectives historiques, de fournir les sources, de citer des chiffres, de ne pas hésiter à entrer dans les biais méthodologiques des études citées, de fournir le contexte des productions intellectuelles citées.
Tout cela paraît fort séduisant. Mais le corollaire l’est nettement moins.
S’inscrire dans cette démarche requiert un fort degré de précision pour s’exprimer ou accepter de ne pas produire son opinion, lorsqu’elle n’est pas suffisamment documentée.
Vous me ferez deux remarques : comment déterminer un niveau de précision et de documentation suffisant pour s’autoriser à l’expression ? (a) et il est toujours possible de s’exprimer avec une information limitée, à condition d’exprimer toute sa réserve (b).
La première question (a) est absolument dans l’esprit de l’article : quand, dans un monde incertain et en constant déséquilibre pouvons-nous nous autoriser à produire une expression vraisemblable et utile ? Quel niveau d’exigence devrions-nous nous imposer pour raisonner sereinement ?
La réponse n’est vraiment pas aisée.
La remarque qui suit (b) n’est pas sans être alléchante. Nous pouvons nous engager tant que nous prenons garde à bien faire saisir notre limite de compréhension. Cela représente sans aucun doute un pis aller, mais qui comporte plusieurs défauts.
Le premier est d’ordre pratique : il est lassant de toujours devoir exprimer ses précautions, pour soi et pour l’autre d’autant plus que cela nous semble trop souvent présent implicitement avec les proches au moins.
Le second est d’ordre social : malgré les réserves exprimées, notre engagement aura une influence sur l’autre et sur nous même (la psychologie sociale nous démontre le processus de rationalisation ex post, qui nous permet de nous convaincre d’avoir fait le bon choix, simplement parce que nous l’avons fait).
La troisième est d’ordre conséquentialiste : il est bien malaisé de convaincre une fois exprimée toute son ignorance, de même la motivation engendrée (pour soi et pour l’autre) risque d’être bien limitée, puisque le sens de l’action est relativisé.

Faire un pari

pari Donner son avis : une responsabilité sous estimée

Alors nous pouvons faire des paris et nous y tenir temporairement, quite à faire volte-face lorsque nous prenons conscience de notre erreur. Une sorte de pragmatisme popperien pour la vie quotidienne.
Si la solution précédente incarnait clairement la posture du scientifique, celle-ci s’apparente plus au politique.
Pour prendre une décision politique, il est nécessaire de s’appuyer sur la conviction que notre représentation du monde est juste, de se raccrocher à sa foi.
Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi les gens prenaient tant de plaisirs à mettre en évidence des contradictions dans le discours des politiques. Evidement, parfois, la contradiction révèle un double discours démagogique. Mais bien souvent, elle est inéluctable et peut-être salutaire. D’une part, la vérité d’hier, n’est pas celle d’aujourd’hui dans un monde qui bouge. D’autre part, alors que même les plus prudents scientifiques se fourvoient, je ne vois pas comment le politique pourrait avoir juste à chaque fois. Sa contradiction sera au moins la preuve qu’il reconnait une erreur.
(je ne dis pas que la contradiction est toujours pour le meilleur, juste que sa seule mise en exergue ne montre rien).

Voici, deux voies, plus qu’à choisir. Le pari ou la prudence.

La troisième voie

histoire Donner son avis : une responsabilité sous estimée

Et j’en étais là, jusqu’à une prise de parole aux 7ème rencontres nationales du e-tourisme institutionnelles.
J’étais invité à livrer mon opinion sur “le” jeune sur Internet. J’avais quelques idées de mythes qui me paraissaient intéressants à déconstruire, et quelques intuitions sur ce qui pouvaient fonctionner pour capter l’attention “du” jeune sur le web.
Ne disposant que de 15 minutes, il m’était impossible de m’inscrire dans la première posture, celle de la prudence. Mon discours devaient donc s’inscrire dans la seconde, celle du pari. Voici comment fonctionnait le monde tel que je me le représentais.

Et là, j’ai eu un déclic. Pourquoi ne pas simplement raconter mon histoire. Je ne prétendais pas à la vérité. Je ne m’interdisais pas de dévoiler mes conceptions, pourtant j’évitais la problématique. Je livrais simplement une frange de vie, avec mon émotion et mes croyances. Ce n’était pas un essai sur la nature des choses, ce n’était pas un manifeste d’engagement. C’était un simple témoignage, pour ouvrir les possibilités.

Et là, je prenais conscience de la puissance du roman et du conte philosophique. Je comprenais enfin le sens du journalisme bien mené. Non, le journaliste n’a pas la précision et la maitrîse du scientifique. Non, il n’a pas le pouvoir décisionnaire du politique. Son engagement est une histoire à multifacettes, ce n’est ni un essai, ni un manifeste, c’est un roman express pour ouvrir, non pour conclure.

Nos discussions et nos prises de paroles publiques sont légitimes lorsque nous les remettons dans leur sphère naturelle, celle de la subjectivité. Une transaction des ressenties et des croyances pour mieux approcher la richesse de nos vies et guider nos actions vers une conviction en permanent déséquilibre.

Assurez-vous donc que vos Likes et vos RTs propagent de simples histoires et non une volonté gauche et fat de démystification.
Ouvrir et non fermer. Ne pas dire “ce qui est” mais partager “ce qui semble”, pour ouvrir les compréhensions.

Je ne sais pas ce que vous en pensez, perso je trouve que ça vaut bien un petit Like ça icon wink Donner son avis : une responsabilité sous estimée

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